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  D'un pas tranquille
  
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Artiste(s) :  Anne BRAGANCE

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 18,80 €

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Littérature
mars 2007 / 10 x 19 / 200 pages  
 
 
 

Par un matin d’avril, sur un chemin de randonnée dans les calanques de Bandol, se tiennent deux femmes près d’un homme en pleurs. Elles ne manifestent aucune émotion et s’éloignent bientôt, abandonnant là l’éploré pour continuer leur balade d’un pas tranquille. Esther ne peut plus oublier cette scène insoutenable dont elle a été le témoin innocent. Elle se retrouvera un soir face à celui qui l’a bouleversée, Nicolas, et tentera de l’approcher, de le comprendre.
Après avoir dépeint la solitude de la mal-aimée dans Le Lit et l’échec de la relation mère-fille dans Casus belli, Anne Bragance poursuit son exploration des relations humaines et fouille l’âme de ses créatures jusqu’à faire affleurer l’indicible. Avec D’un pas tranquille, elle dresse un tableau de l’amour à différents degrés : l’éveil du sentiment chez Esther, la passion destructrice de Nicolas, mais aussi l’amour fraternel – qu’il soit complice, admiratif ou possessif –, et enfin l’amour maternel non donné, l’amour filial non reçu. Ainsi ce roman rend-il compte de l’extrême difficulté d’exprimer ses sentiments et de comprendre ceux des autres. Du silence naissent la frustration, la peur, la haine ou le mépris, et bien souvent l’illusion, jusqu’à ce que la lumière se fasse sur les sentiments obscurs. Au terme d’un passionnant voyage au sein de ces drames muets, Anne Bragance invite le lecteur à se poser la question : “Que sait-on des peines des autres ?”
ESTHER

Je suis pleine de mots, pleine à ras bord. Pourtant, aucun, jamais, n’a franchi mes lèvres. Si l’on veut comprendre, il faut imaginer un coffre-fort dont nul ne connaîtrait la combinaison, une forteresse d’acier blindé impossible à ouvrir ou à forcer. Je me tiens dans ce bastion de silence depuis ma naissance, il y a un peu plus de trente ans, sans songer à m’en plaindre. Le fait d’être muette ne constitue pas pour moi une gêne véritable, encore moins ce que les autres qualifient de handicap. Enfin, je ne le considérais pas comme tel jusqu’à ce dimanche d’avril où j’ai vu cet homme en pleurs. Car même si j’avais pu m’arrêter, m’approcher, j’aurais été bien incapable de lui apporter la consolation d’une parole humaine.
Parce qu’ils me savent muette, la plupart des gens en déduisent que je suis sourde et ne peux les entendre. Ils sont dans l’erreur, bien sûr, et cette méprise explique sans doute qu’ils s’abstiennent de me parler. Mais je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort, il y a beau temps que je suis habituée à cet ostracisme dont je fais les frais. Ce qui me défrise depuis quelques années, c’est de voir tous ces hommes, toutes ces femmes qui bavassent tant et plus dans le micro de leur portable, qu’ils soient au volant d’une voiture, à la banque, au restaurant, ou en train de traverser une rue. Ils me donnent l’impression d’avoir beaucoup à dire, mais ils s’adressent à des entités invisibles, jamais à moi. Moi qui les entends parfaitement quand ils sont à proximité, quand ils disent : “Faut-il que j’achète du pain en passant ?”, “J’arriverai avec un quart d’heure de retard, ne m’attends pas avant la demie” ou d’autres fadaises du même acabit.
Je n’ai pas oublié l’homme de la venelle. Telle que je suis et que je me connais, comment ai-je pu croire, imaginer, espérer que j’en serais capable ? Depuis trois semaines, cet homme me hante, il m’empêche de dormir et lorsque, enfin, je finis par trouver le sommeil, il habite les rêves de mes nuits, et lorsque je m’éveille, il parasite la réalité de mes jours.
Il n’y a rien d’absurde à supposer que, tout comme moi, il habite Bandol car les touristes qui envahissent les lieux à la saison ne sont pas encore arrivés. Au reste, ceux-là ne fréquentent pas le chemin côtier où je l’ai entrevu ce dimanche-là.
La vision de cet homme qui pleurait semble s’être gravée à jamais sur ma rétine, je ne peux m’en débarrasser. Cela prend les dimensions d’une obsession qui devient insupportable, il faut que je trouve un moyen de faire cesser ce supplice, coûte que coûte il faut que je le retrouve.
Le retrouver, bon. Mais la difficulté de mener une enquête quand on est bouche cousue, tu y as songé, ma fille ? Ce qu’il te faudrait, c’est consulter une voyante qui lirait dans les cartes, la boule de cristal, le marc de café, n’importe quoi pourvu qu’elle soit capable d’y décrypter l’avenir. Qu’elle soit en mesure de te dire si elle VOIT cet homme et où il se cache. Après tout, pourquoi pas ? Le face-à-face entre une muette et une extra-lucide pourrait ne pas manquer de piquant. Moi, je lui glisserais mes questions sur ces petits billets que j’emporte partout avec moi et par le truchement desquels je peux “dialoguer” avec les autres. Et j’attendrais ses réponses, et je saurais en faire mon miel.
Ma main droite me tient lieu de voix, elle forme les mots avec une remarquable dextérité, à toute vitesse ; c’est grâce à elle que je peux mener ces dialogues bancals qui me permettent de communiquer avec mes interlocuteurs. Quand je travaille sur mon ordinateur, ma main gauche entre dans la danse et je dois dire qu’elle est tout aussi véloce et efficace.
C’est étrange, quand on y pense : moi qui n’ai jamais proféré une seule syllabe de ma vie, je travaille avec les mots, ils sont tout mon univers puisque je suis traductrice. Les mots, je les ballotte d’une langue à l’autre, je les tripote, je les pelote jusqu’à leur faire exprimer tout leur sens et le son le plus juste. Ils me procurent le seul plaisir sensuel que je connaisse. Mais ce plaisir ne passe pas par la bouche. Jamais. Je suis une fille assez intelligente, assez talentueuse et compétente pour que mes commanditaires se félicitent de mes services. En somme, on pourrait me comparer à ces chiens dont les maîtres affirment, avec des trémolos dans la glotte, qu’il ne leur manque que la parole.
Il faudrait que je trouve dans l’annuaire l’adresse d’une pythonisse susceptible de m’aider à retrouver l’homme en pleurs. Bien sûr, dans mon cas, il n’est pas question de prendre rendez-vous par téléphone. Cet engin m’est aussi étranger qu’il devait l’être à la Grande Catherine de Russie, à cette différence que je suis plutôt petite et que je m’appelle Esther. J’ai une sœur jumelle, Salomé. Nous avons trente-deux ans et nous ne nous sommes jamais quittées. Aujourd’hui, nous vivons dans un petit immeuble du front de mer et nos appartements se font face sur le même palier. C’est à cause du problème que me pose le téléphone que j’en viens à évoquer Salomé. A dire vrai, grâce à elle il n’y a pas de problème. Lorsque j’ai à demander un rendez-vous à mon toubib, à ma coiffeuse ou à un plombier, je l’appelle à la rescousse et elle s’en charge volontiers. S’il arrive qu’elle s’absente ou qu’elle soit indisponible, je dois me prendre par la main et me rendre sur place pour arranger mon affaire avec l’instance compétente.
Ma sœur est aussi loquace et volubile que je suis muette. Nos parents ont toujours traité mon “handicap” à la blague, sans doute dans le but de le minimiser ; ils prétendaient que je n’avais pas de cordes vocales pour la bonne raison que Salomé me les avait chipées avant même notre naissance, dans le ventre de notre mère. J’ignore si cette explication a quelque validité sur le plan médical, je n’ai jamais cherché à le savoir. Comme nous dormions dans le même lit, ma jumelle et moi, on me faisait miroiter qu’une nuit, par un miraculeux tour de passe-passe, elle me restituerait ces cordes vocales dont elle m’avait indûment délestée pendant notre vie utérine. J’attendais, j’ai attendu longtemps, j’étais une enfant crédule et il me plaisait d’accorder foi au private joke familial. Il va sans dire que rien de tel ne s’est jamais produit et que je suis restée telle que j’étais, un petit chien auquel il ne manquait que la parole.
Salomé et moi, nous sommes vierges. Enfin, pour ce qui concerne ma sœur je ne peux mettre ma main au feu bien que nous soyons très proches, très intimes et que, j’en suis persuadée, elle ne me cache rien de sa vie. En revanche, je jure que la virginité est chez moi un état – une qualité, une anomalie ? – incontestable.
Je n’ai pas de mari, pas d’enfants, aucune famille à l’exception de ma jumelle à présent que nos parents s’en sont allés. Mais j’ai des loisirs. Hors saison, la vie dans une petite station balnéaire est assez morne et manque de fantaisie. Il faut se créer des prétextes pour sortir, s’inventer des activités, des divertissements, des buts de balade.
Justement, la promenade dominicale le long des calanques a pris le tour d’une habitude à laquelle nous sommes très attachées, Salomé et moi. Sitôt avalé le petit-déjeuner, nous enfilons nos joggings, nous chaussons nos tennis et nous voilà parties. Nous allons d’un bon pas, de loin en loin nous piquons un petit sprint et quand l’une ou l’autre s’essouffle, nous ralentissons l’allure, nous reprenons le rythme de la marche.
Pendant les deux ou trois heures que dure la balade, Salomé me tient la dragée haute et je dois subir son interminable soliloque puisque, marchant, je ne peux intervenir par écrit.
En fin de matinée, nous regagnons nos pénates et nous prenons une douche avant de passer à table pour un bon déjeuner, bien roboratif : la récompense après l’effort en quelque sorte. Chacune, à tour de rôle, se charge de cuisiner et d’inviter l’autre. Ce dimanche qui remonte à deux semaines, quand j’ai vu cet homme abîmé dans son chagrin, il se trouve que Salomé ne m’accompagnait pas. Elle devait se rendre à un salon de prêt-à-porter à Toulon et ce matin-là, je suis donc partie vers les calanques en solitaire. J’ai beaucoup regretté par la suite que ma sœur ne se soit pas trouvée à mes côtés. Sans doute ne se serait-elle pas privée de commenter abondamment le spectacle qu’offrait l’homme en détresse, celui qui m’est apparu tel un phénix pulvérisé, réduit en cendres. Je gage qu’elle y aurait mis toute la dérision et la distance dont je suis bien incapable. Après tout, ce type est peut-être un moins que rien, un individu tout à fait indigne de l’attention que je lui porte. Que je le qualifie de phénix témoigne assez de mon aliénation, de l’état de déréliction dans lequel je me trouve. Un autre signe que ma tête se perd : moi qui n’ai pas de secret pour Salomé, je ne lui ai rien “dit” de la scène des pleurs. J’avais trop peur de provoquer son rire ou d’essuyer l’une de ces phrases assassines dont elle me réserve l’exclusivité.
Salomé dit que je suis une scribouillarde, une rêveuse, une inadaptée sociale. Elle le dit avec tendresse, sans méchanceté aucune. Et elle a raison.
Pour des jumelles, nous sommes aussi dissemblables que possible : nos goûts, nos intérêts, nos activités divergent en tous points. Ma sœur n’a jamais aimé les livres, les études, c’est une fille assez futile qui a besoin de s’étourdir de bruits, de rires, bref de frayer avec les autres. Elle se passionne pour la mode depuis l’adolescence et elle a fini par ouvrir une boutique de fringues sur le port. Elle aime les chiffons, les colifichets, la parure, elle change de toilette tous les jours, et son affaire marche bien car elle est une vitrine vivante des tendances et des derniers diktats des magazines en matière vestimentaire. A côté d’elle, moi qui préfère les coupes classiques et les couleurs discrètes, je fais figure de souris grise. Un oiseau des îles au plumage éclatant et une souris grise, tel est l’attelage improbable que nous formons, Salomé et moi.

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