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  Damas
  
 


Artiste(s) :  Jean-Luc ARNAUD

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 29,00 €

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La Bibliothèque arabe
janvier 2006 / 14 x 22,5 / 360 pages  
 
 
 

Introduction


Damas, capitale de la Syrie contemporaine, adossée à la chaîne de l’Anti-Liban à la frange des immensités de la steppe syrienne, est bien connue des historiens du monde arabe. Si les travaux de Jean Sauvaget, d’André Raymond et de leurs successeurs permettent d’en dresser un tableau détaillé pour les périodes médiévale et moderne, le tournant des XIXe et XXe siècles a été assez peu étudié1. C’est de cette époque dont il est question dans ce livre. A ce moment-là, Damas est touchée par d’importantes transformations ; de nouvelles modalités de développement et de modernisation de l’espace urbain se mettent en place. L’organisation administrative de l’Empire ottoman connaît alors de multiples réformes, la législation en matière de contrôle de l’urbanisation et le mode de gestion des villes sont totalement renouvelés. Entre le marteau des réformes ottomanes – dont les coups sont parfois très durs – et l’enclume de la “tradition”, la société damascène et son inscription dans l’espace se transforment doucement mais sûrement durant la période considérée. Cette histoire est donc tout d’abord celle de la mutation lente d’une grande ville de province ; elle n’est ni spectaculaire, ni de très grande ampleur, elle est seulement à la mesure des enjeux relatifs à une ville située loin du centre politique de l’Empire et au cœur d’une province arabe.
Ce livre n’est pas une thèse d’histoire économique et sociale mais plutôt un essai fondé sur un bilan des transformations de l’espace urbain damascène entre 1860 et 1925. Il s’attache à montrer que les travaux d’édilité et les extensions de la ville ont connu une accélération bien avant l’établissement du pouvoir mandataire français. En outre, l’influence des réformes ottomanes (tanzîmât) sur les transformations d’Istanbul a été bien étudiée2, mais leur impact dans les villes de province reste à évaluer. L’analyse des extensions de Damas durant les soixante dernières années de l’Empire contribue à une meilleure connaissance de l’effectivité de la législation impériale. Il est d’usage, dans les travaux qui traitent de l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle d’évaluer, ou de tenter de le faire, la part des influences européennes dans les transformations. Pour en rendre compte, certains auteurs parlent d’occidentalisation, voire d’haussmannisation à propos des travaux d’édilité. L’influence de modèles européens dans les réformes administratives comme dans la nouvelle législation qui les accompagne, en matière de contrôle de l’urbanisation en particulier, n’est plus à démontrer. On sait aussi que les experts européens employés par la Sublime Porte étaient nombreux. Ils étaient chargés de réorganiser l’armée, les services administratifs ou encore de préparer des projets d’infrastructure ou d’architecture. A ces titres divers, ils ont exercé une influence dans les domaines où ils sont intervenus. Ces deux vecteurs de transfert de savoir-faire et de mode d’organisation ont été les plus importants, mais leurs résultats sont parvenus à Damas de manière marginale ou bien après avoir été refondus et ajustés au moule ottoman. En outre, on l’examinera avec l’application de la législation urbaine, à Damas, la réglementation ottomane semble avoir été passée au crible de “ce qu’il est possible de faire” avant d’être appliquée. En matière d’architecture, des signes tels que les toitures recouvertes de tuiles mécaniques (fabriquées à Marseille) ou encore les larges fenêtres sont souvent considérés comme des indicateurs d’occidentalisation sans que les détails de ce processus soient démontrés, si toutefois il est possible de le faire. Pour cet essai, sans pour autant nier une éventuelle influence de l’Europe sur le marché des biens de consommation et sur l’organisation sociale et spatiale de la ville, j’ai choisi de privilégier des déterminants d’origine plus endogène en essayant de saisir les mécanismes des transformations.
Ce livre est consacré aux mutations de l’organisation spatiale de Damas depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’au début des années 1920. La ville passe alors d’un mode de production urbaine ottoman, dense et continu, à un mode plus lâche, plus éclaté et surtout plus ségrégatif. Ces mutations, mises en œuvre dans un contexte qui, lui aussi, connaît de profonds changements, s’inscrivent dans des durées variables. Tout d’abord, à l’échelle internationale, le mouvement des échanges entre le Proche-Orient et l’Europe, accéléré par le développement de la navigation à vapeur en Méditerranée durant le second quart du XIXe siècle, donne lieu à une croissance du volume des importations plus rapide que celui des exportations et draine les réserves monétaires de la région vers l’Europe ; ce mouvement trouve son apogée à la fin de l’année 1881 avec la mise en place de l’administration de la dette publique ottomane. Cette histoire au long cours est entrecoupée par des changements plus rapides. Le massacre de cinq mille chrétiens en quelques jours au cours de l’année 1860 ou encore la pénurie monétaire qui frappe l’économie damascène quelques années plus tard (1866) en constituent deux exemples dont les effets s’inscrivent dans le temps de manières assez différentes. Alors que les affaires reprennent dès l’automne 1866 avec le retour des liquidités, les troubles de 1860 entraînent une migration durable de la population chrétienne tandis que le quartier Bâb Tûmâ, incendié à ce moment-là, se reconstruit assez lentement. Suivant des temporalités intermédiaires, pas toujours faciles à préciser, de multiples projets d’équipement régional sont établis. Mais, tributaires des mandats des gouverneurs et de leur engagement dans le processus de réforme de l’Empire, ces projets sont soumis à des décisions parfois contradictoires. Ils sont souvent interrompus avant d’être achevés ; pour leur part, les résultats des travaux réalisés ne bénéficient pas toujours d’un entretien approprié, ils tombent rapidement en désuétude. Les nouvelles voies de communication interrégionales, dont les chantiers sont régulièrement relancés, en constituent sans doute l’exemple le plus frappant.

Damas – Le Caire
Le titre de ce livre n’est pas sans rappeler celui que j’ai consacré au Caire il y a quelques années3. Cette similitude n’est pas fortuite, elle trouve sa source dans un projet de comparaison des grandes villes du monde arabe aux XIXe et XXe siècles. Cependant, plusieurs éléments interdisent de procéder à une comparaison terme à terme. En premier lieu, les contextes politiques dans lesquels les deux villes se développent sont très différents. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, le pouvoir égyptien est, au moins dans les faits, en dehors de l’Empire ottoman. C’est de manière indépendante de la Sublime Porte qu’Ismaïl Pacha décide de transformer Le Caire pour en faire la tête de pont de l’Afrique vers l’Europe dès la fin des années 1860, au moment de l’inauguration du canal de Suez. Pour sa part, Damas est alors un simple chef-lieu de province. Même si les enjeux y sont importants, les grands travaux y sont surtout conduits par des gouverneurs turcs et par l’armée qui dispose de nombreux terrains et établissements, mais qui n’ont jamais été dotés de moyens comparables à ceux dont Ismaïl a pu disposer pour Le Caire. Leurs projets sont sans commune mesure avec ceux de la capitale égyptienne, ils n’ont pas d’autre ambition que d’assurer le bon fonctionnement de la ville en tentant d’y faire appliquer la nouvelle réglementation ottomane. Les conditions économiques présentent aussi d’importantes différences. Dès le début des années 1860, à la faveur d’une crise financière aux Etats-Unis, les exportations de coton connaissent une forte croissance ; l’économie égyptienne est dopée par la balance de son commerce extérieur. Cette nouvelle dynamique se révèle trop éphémère pour porter tous ses fruits à terme, mais elle fonde les hypothèses d’Ismaïl Pacha pour le développement du Caire ; on construit alors dans les villes égyptiennes – Alexandrie et Le Caire surtout – des immeubles de rapport immenses qui correspondent à la fois aux abondantes ressources dont disposent les investisseurs et à une demande accrue de logements qui trouve sa source dans un mouvement migratoire des campagnes vers ces villes. Au contraire, Damas est alors déclassée, les routes au long cours dont elle constituait le carrefour et l’étape principale jusqu’au début du XIXe siècle ont été détournées à la faveur de la perte de puissance – locale et internationale – de l’Empire et de l’ouverture du canal de Suez en 1869. L’échelle des travaux et des constructions damascènes témoigne d’une dynamique bien plus faible que celle de l’Egypte. Le premier immeuble collectif de Damas date du début des années 1910, soit pratiquement un demi-siècle après l’apparition des premiers exemples égyptiens.
Enfin, d’un point de vue géographique, Damas est une ville beaucoup plus petite que Le Caire, mais c’est surtout un centre dont le territoire n’est pas aussi fortement déterminé par les contraintes de la géographie. Alors que l’organisation spatiale de l’Egypte est dominée par le fleuve le long duquel Le Caire constitue un point de passage obligé jusqu’au début du XIXe siècle, Damas doit son importance régionale au passage de voies de communication moins durables que la vallée du Nil. Son déclassement correspond au détournement de ces voies au profit d’itinéraires plus avantageux.
Ce tableau ne semble pas très favorable à l’exercice du comparatisme. Cependant, au-delà des particularités locales, les transformations des espaces urbains présentent aussi des similitudes qui justifient l’exercice ; en particulier dans leur chronologie relative. On note des décalages – Damas “démarre” bien après Le Caire – dans de nombreux domaines mais l’ordre dans lequel les mutations s’opèrent dans les deux villes n’est pas sans présenter des analogies.

Une documentation lacunaire
Différence supplémentaire entre les deux villes, la documentation disponible est bien plus abondante pour l’Egypte que pour la Syrie. Les fonds documentaires damascènes sont relativement pauvres, aussi bien sur les politiques publiques locales et l’exercice de l’édilité que sur la démographie et les caractéristiques de la société urbaine. En revanche, à la faveur d’une dynamique urbaine plus faible au Levant que sur les rives du Nil, les édifices construits à Damas à la fin du XIXe siècle sont mieux conservés que leurs homologues cairotes. La rareté des sources relatives aux instances politiques m’a conduit à exploiter les autres plus pleinement. J’ai tenté de “faire parler” des documents qui sont généralement peu diserts. L’analyse spatiale, menée à partir d’un long travail de terrain et de la cartographie, a été fortement mise à contribution. J’ai considéré que l’organisation de l’espace constituait l’expression concrète des mécanismes de décision, des enjeux politiques, sociaux et économiques… et que, à ce titre, son analyse pouvait permettre de mieux comprendre ces mécanismes et ces enjeux. Cependant, les difficultés inhérentes à ce postulat ne sont pas négligeables.
Les cartes ou bien le travail de terrain livrent des coupes à un moment donné du déroulement du temps, mais ils ne correspondent pas souvent à des étapes clés du processus de production de l’espace (le plan d’un lotissement, découpé mais pas encore construit, correspondrait à une de ces étapes). Au contraire il s’agit le plus souvent de coupes réalisées à des instants définis par des motivations extérieures à l’objet – le relevé d’un plan par un voyageur par exemple – dans un organisme en évolution permanente où le temps poursuit son œuvre. L’exemple du plan d’un lotissement (cher aux historiens des villes) constitue une exception, et les étapes clés (si rassurantes) ne se donnent jamais à identifier de manière évidente. En fonction de l’acuité du regard, de l’échelle spatiale d’observation, elles sont plus ou moins abondantes. A l’échelle d’une seule maison, les étapes de sa mise en œuvre peuvent être nombreuses. Elles le sont d’autant plus dans un processus d’auto-construction adapté aux besoins et aux disponibilités des habitants. De nombreuses maisons des quartiers nord de Damas semblent avoir été édifiées suivant cette méthode ; elles ont chacune suivi leur rythme. Dans ce contexte, une éventuelle dynamique immobilière peut difficilement être saisie par le bas tant les informations sont diffuses. Un tissu urbain est un organisme en évolution permanente, ainsi, l’organisation de l’espace est sans doute le résultat des contextes politique, économique et social dans lesquels il se développe4 mais les décideurs sont nombreux et variés. Toutes les étapes successives, recomposées et sédimentées, tel qu’elles sont livrées par les cartes ou les vestiges archéologiques, ne sont pas toujours aisées à déchiffrer ; les interprétations envisageables quant aux décisions dont elles résultent sont multiples, voire contradictoires. J’ai cependant retenu pour ce livre une approche fondée sur l’analyse des transformations de l’espace. Elle n’est pas sans présenter des lacunes mais elle constitue une bonne manière de brosser un tableau de l’accélération des mutations de ce chef-lieu de province à la veille du démantèlement de l’Empire.

Trois échelles d’analyse
Cet essai est organisé en trois parties dont chacune correspond à une échelle d’observation. Avant d’entrer dans l’espace urbain, la première partie est consacrée à un tableau général des mutations. En affectant à la fois l’organisation administrative de l’Empire et les routes du grand commerce au cours du XIXe siècle, elles contribuent à redéfinir les relations entre les villes de la région. Durant cette période, le statut de Damas passe de celui d’une métropole nationale à celui d’un chef-lieu régional. Les parties suivantes traitent de la ville proprement dite et de son évolution durant une soixantaine d’années à travers plusieurs approches. Tout d’abord, en ce qui concerne l’ensemble de la ville, les années 1860-1925 sont celles de la mise en place d’un déséquilibre croissant entre l’est et l’ouest ; tandis que certaines parties de l’espace urbain restent inchangées, d’autres connaissent un développement sans précédent et se spécialisent. Ce déséquilibre va de pair avec l’apparition de nouvelles formes d’espaces publics qui contribuent fortement à la qualification des multiples extensions de la ville. Ensuite, suivant une optique plus précise, on note un changement d’échelle dans les unités d’intervention qui composent l’espace urbain. Entre l’augmentation des valeurs foncières et une nouvelle législation en matière de voirie et de construction, les nouvelles extensions sont mises en œuvre de manière de plus en plus rationnelle pour le découpage des terrains et pour les formes de l’architecture. Enfin, la production architecturale connaît des transformations qui témoignent d’un ajustement des modes de construire et d’habiter avec les nouvelles conditions économiques et juridiques. Le dynamisme du marché de la construction qui se développe alors est concomitant d’une double transformation de l’architecture. D’une part, de nouveaux types d’édifice sont élaborés et généralisés dans le cadre d’un mode de lotissement spécifique. D’autre part, avec la formation de nouveaux espaces publics, l’organisation spatiale des maisons subit une sorte de retournement par la multiplication de leurs ouvertures vers l’extérieur.


Les recherches à l’origine de ce livre n’auraient pu être conduites sans le soutien de l’Institut français d’études arabes de Damas (IFEAD), elles doivent aussi beaucoup à plusieurs amis et collègues. Je tiens à remercier en premier lieu Irène Labeyrie, professeur à l’école d’architecture de Damas, pour ses conseils et l’abondante documentation qu’elle a mise à ma disposition. Ma gratitude s’adresse également à Maria Saadeh, architecte à Damas, et à Michel Tuchscherer, professeur à l’université de Provence, pour leur aide dans la lecture des sources arabes et ottomanes. D’un point de vue documentaire, ce travail n’aurait pu aboutir sans l’aide de Mohammed Dbiyat, responsable de la cartothèque de l’IFEAD. Enfin, je n’oublie pas que mon intérêt pour Damas trouve son origine dans un séjour effectué à l’invitation, déjà ancienne, de Sarab Atassi et de Jean-Paul Pascual, responsables du programme “Vieux Damas” à l’IFEAD.

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