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  Dans l'état le plus libre du monde
  
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Artiste(s) :   TRAVEN

Support :  Livre

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Prix : 6,50 €

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Révolutions
octobre 1999 / 11 x 17,6 / 128 pages  
 
 
 

Rares sont les combattants de l’espoir qui, contraints de renoncer à la critique par les armes, parviennent à tirer de leur expérience la matière d’une inoubliable chronique romanesque. B. Traven est l’un de ceux-là, certainement le plus grand, le plus mystérieux.

Tout le monde connaît Le Trésor de la Sierra Madre à cause, sans doute, du film qu’en tira John Huston et du rôle qu’y interpréta Humphrey Bogart. Mais qui sait que l’auteur du roman original — un certain Traven que ne put jamais rencontrer Huston — avait connu en 1919 la ferveur des journées révolutionnaires ? Et qu’il s’y était donné tout entier, persuadé que la Bavière insurgée annonçait, plus qu’octobre 1917, la révolution mondiale ? Il n’en fut rien, et la république des conseils s’acheva dans le sang.

En ce temps-là, Traven s’appelait Ret Marut. Acteur de son état, lui qui n’était ni socialiste ni léniniste avait rejoint le camp des insurgés pour "avoir le droit d’être un être humain". On ne le lui pardonna pas, et on l’aurait fusillé s’il s’était laissé arrêter. Par chance, il échappa au bourreau et survécut on ne sait trop comment jusqu’à ce jour de l’été 1924 où il débarqua au Mexique. Dans cette terre indienne qui mêle réalité et légende, Marut se transforma en Traven, écrivant des romans aussi noirs que les ténèbres qui tombaient sur le monde. Mais refusant avec opiniâtreté la comédie littéraire et médiatique. Devenu à son tour une légende, il vécut anonymement sans pour autant renier sa jeunesse, dont on trouvera un reflet précis dans ce livre aussi incisif que haletant, Dans l’Etat le plus libre du monde.


"C’est au printemps 1917* que l’acteur Ret Marut débarqua à la gare centrale de Munich en provenance de Düsseldorf

"C’est au printemps 1917* que l’acteur Ret Marut débarqua à la gare centrale de Munich en provenance de Düsseldorf. Il ne disposait pas de beaucoup d’argent, ne possédait pas grand bagage, et n’avait pas le moindre engagement dans les théâtres munichois. Il s’installa, au bout de quelques jours, Herzogstrasse, dans une de ces petites chambres qu’on louait alors volontiers aux artistes. Marut se mit à l’aise. Il sortit de sa mallette une brassée de manuscrits et un carton de remarquables dessins qu’il Þxa aux murs ; il s’agissait de représentations astronomiques. Il prit un soin particulier à arranger ses livres préférés : Shelley, Stirner, Herman Bang, Jack London et Walt Whitman. Quelques semaines plus tard, Marut déclara à la bourse du commerce les Editions du Ziegelbrenner et, peu de temps après, parut le premier numéro de cette mémorable et exceptionnelle revue qui s’intitulait Der Ziegelbrenner [et] éclata comme une bombe dans le petit monde de la presse docile et paralysée par la censure de guerre. Avec une audace qu’on avait jusqu’alors tenue pour impossible, Marut passa outre à toutes les prescriptions de la censure. Il devint le loup démocratique dans le troupeau de la presse moutonnière, le courageux agent des droits de l’humanité au milieu de la troupe tremblante des propagandistes de l’effort de guerre. Le petit acteur qui faisait de la figuration sur la grande scène des Dumont* était devenu le marquis de Posa du xxe siècle."

C’est en ces termes qu’en 1948 Götz Ohly présente Marut, qu’il avait dépanné de son passeport.

En 1917 paraît le premier numéro de Der Ziegelbrenner, daté du 1er septembre. "Responsable pour la publication, la rédaction et le contenu : Ret Marut, Munich. Edition : "Der Ziegelbrenner", Munich 23."

Ziegelbrenner : le terme signifie briquetier, proprement : fondeur de briques. La revue en affecte d’ailleurs, tant par sa couleur (rouge brique) que dans son format (12 cm sur 21), la forme. Ce pavé, Marut le lance dans la vitrine guerrière pour servir explicitement à la refondation d’une "Allemagne qui s’est noyée dans son hypocrisie" et à l’éclosion "en général d’un monde meilleur" (no 3, 16 mars 1918) et d’une "véritable citoyenneté du monde" (nos 9/14, 15 janvier 1919). Le titre de l’article qui ouvre le premier numéro le précise sans ambiguïté : "Wieder-Aufbau nicht — Neu-Aufbau" ("Reconstruction, non — Refondation !").

Jusqu’en décembre 1921, treize cahiers, d’une périodicité très irrégulière, sont publiés ; les numéros courent du 1 au 40 — il y a des cahiers doubles ou triples, et l’un même… nonuple ! Sur le modèle de Die Fackel ("La Torche") dont Karl Kraus assura la rédaction et la publication de 1899 à 1936, il s’agit d’une sorte de one-man-writing (la participation écrite d’Irene Mermet, son amie et collaboratrice, restant douteuse) représentant au total plus de 500 pages.

Critique, polémique, la revue manie l’imprécation violente et l’ironie agressive*. Les extraits contondants que nous avons choisis pour cette petite anthologie devraient en donner une idée. Il est aujourd’hui difficile d’évaluer sa diffusion, vraisemblablement centrée sur Munich**, mais sa renommée va bien au-delà, au point qu’on trouve des abonnés jusqu’au Mexique.

Sans se mettre au ban de la littérature, Marut conçoit sa création comme un organe de combat, un cri de révolte. Les morts de la guerre se comptent par millions. Une vaste portion du territoire européen n’est qu’un monstrueux champ de bataille. A l’est, une lueur a surgi : le régime tsariste est tombé, et les révolutionnaires ne sont pas loin, du moins le croit-on. Der Ziegelbrenner allume un incendie à l’intérieur du carnage. En pleine censure, il remplace le morne slogan de la résignation — A la guerre comme à la guerre — par l’exaltant appel à la solidarité : Guerre à la guerre !

L’erreur est humaine, répète Marut, mais l’horreur reste inhumaine. Il faut maintenir le cap sur l’humanité, retrouver ses traces, ou plutôt la refondre. Car "la possibilité d’une nouvelle guerre est plus proche que nous ne le croyons ; il y a encore des Etats, il y a encore des patries. Et l’Etat signifie : la guerre ; et la patrie signifie : la guerre. Et tant qu’il y aura sur terre des hommes pour qui existe un concept d’"honneur national", la menace d’une nouvelle guerre subsistera. Ce n’est pas aux générations à venir, c’est à nous, les vivants, que cette menace s’adresse. C’est pourquoi il m’est impossible, viscéralement, de taire ce que, pendant la guerre, je disais dans Der Ziegelbrenner" (nos 9/14).

Il n’est pas mauvais de rappeler ici que cette année même, en France, on nous a cruellement rebattu les oreilles des ridicules et ignobles commémorations de la Deuxième Boucherie mondiale ; l’Etat multinational ne s’y est pas fait faute de rejouer pour les téléspectateurs des nationalismes désuets et des débarquements d’opérette, dans des décors enfin pacifiés par les mafias du canon et de la drogue, que les milliers et les milliers de dalles mortuaires à jamais muettes ne semblent pas troubler outre mesure.

Tout son travail pendant la guerre n’a finalement consisté qu’à trouver la forme et le moyen de désarmer la censure, écrit Marut dans le cahier nos 9/14 consacré à ce problème. "Marut était l’un des phénomènes les plus étonnants de cette époque, nous assure Oskar Maria Graf. Il a réussi ce tour de force : éditer au beau milieu de la guerre, en dépit du renforcement de la censure, une revue hautement provocatrice contre la guerre."

La guerre finit, les Empires centraux s’effondrent, les Alliés se proclament victorieux. "Tandis que les gouvernements se réconciliaient et que les charognards s’attablaient tous ensemble au même énorme banquet, les petites gens, les travailleurs de tous les pays payaient la casse, payaient les notes d’hôpital, payaient les frais d’enterrement, payaient l’énorme banquet. Alors, on leur permit d’agiter de petits drapeaux au retour des armées victorieuses" (Le Vaisseau des morts). Le travail de sape de Marut continue après la guerre : il faut hurler contre les loups — le loup étant un homme pour le loup, et réciproquement. Au reste, il "ne songe pas à contester le fait que les gouvernants russes, français et anglais, les journalistes russes, français et anglais sont tout aussi coupables, quant au déclenchement de la guerre et à sa conduite, que les gouvernants et journalistes allemands. Derrière eux, en effet, c’est le même fauteur de guerre qui est à l’œuvre : le capitalisme" (nos 9/14). Et d’ailleurs, maintenant, "les voilà qui la ramènent, tous ceux qui chiaient dans leur froc, et voilà qu’on fonde en masse des journaux "révolutionnaires"" (ibid.).

Depuis le 7 novembre et la République, les événements se précipitent dans cette Bavière qui a donc pris de vitesse le 9 novembre berlinois et l’évacuation du Kaiser. Quatre empires viennent de s’effondrer. La révolution gronde partout. Rockefeller choisit d’investir chez Lénine, qui ne le décevra pas, tandis que Ford, que le bolchevik admire, finance le "cordon sanitaire". On ne sait plus quel est l’homme le plus malade du monde, depuis que le Mexique et la Chine sont entrés dans la danse.

A la mi-décembre, Marut diffuse son discours du Ziegelbrenner, "La Révolution mondiale commence", et organise dans la foulée deux conférences sur le sujet : (j’entends déjà hurler les féministes, mais je pense que les curés ne s’y tromperont pas) "… Prenez garde au clergé des trois confessions. Prenez garde aux femmes qui sont sous la coupe du clergé. Faites peser sur lui la menace de confisquer les biens de l’Eglise dès qu’il fait mine d’utiliser son pouvoir spirituel pour reconstruire ce qui a été brisé et renversé. Seule cette menace vous protégera de ceux qui vous tendent des traquenards." (Texte repris dans le numéro 15 du 30 janvier 1919.)

A Berlin, Noske massacre en janvier la résistance spartakiste. Bientôt, dans la Ruhr, le soulèvement des ouvriers et des chômeurs sera maté grâce aux mitrailleuses et aux prisonniers allemands opportunément libérés par l’armée française — tout comme les Prussiens avaient livré en 1871 Paris assiégé aux versaillais.

A Munich, après l’assassinat de Kurt Eisner (21 février), Marut est nommé au Département de la presse du Conseil central. Le 7 avril, après bien des tergiversations, la République des conseils de Bavière est officiellement proclamée. Marut devient directeur du Département de la presse et porte-parole de la "Commission préparatoire pour la constitution du Tribunal révolutionnaire" ; il fait partie également du Comité de propagande du gouvernement des conseils.

Il fomente des projets de collectivisation des journaux et se fait l’inlassable propagandiste d’une presse enfin libre de toute ingérence économique, revendication qui revient comme un leitmotiv jusqu’à la fin du Ziegelbrenner. Marut voit bien que la presse bourgeoise est une plaie ouverte au flanc de l’avancée révolutionnaire, mais il croit encore la libérer. Il finit par comprendre qu’il faut la détruire.

La révolution, isolée, fait long feu. Le 1er mai, une armée blanche de 50 000 hommes entre dans Munich. La répression se déchaîne. Marut est pris, traîné devant un tribunal sommaire, parvient in extremis à s’échapper. Son nom figure bientôt sur la liste des personnes recherchées par la police bavaroise pour haute trahison.

Désormais, traqué, il erre en Allemagne. En 1920, après s’être réfugié à Berlin, il séjourne avec Irene Mermet dans la région de Cologne. Ils ont noué des contacts avec le cercle intellectuel qui gravite autour du couple d’écrivains Carl Oskar et Käthe Jatho ainsi qu’avec les artistes groupés autour du peintre Franz W. Seiwert, proche des dadaïstes*. La revue continue à paraître avec la mention "Edition du Ziegelbrenner en Allemagne". Dans ces cinq derniers cahiers, l’éditeur, le Ziegelbrenner — le briquetier — se dédouble pour défendre bec et ongles son "collaborateur" Ret Marut, ou "M" !

Ses attaques contre l’Etat sous toutes ses formes, capitalisme, militarisme, domination de classe, oppression et justice à sens unique se font encore plus violentes :

"L’individu a besoin d’amis, l’Etat ne peut jamais être son ami. L’Etat ne peut être que l’ennemi de l’être humain. L’hostilité pour l’être humain est le début de l’Etat" (nos 18/19, 3 décembre 1919). "Des décennies durant, le prolétariat a vécu dans l’espoir de mener à bien sa révolution sans violence et surtout sans verser le sang. Cet espoir a été déçu par les Noske, Hoffmann et tous les procureurs et juges de la bourgeoisie. Lorsque d’un côté on assiste sans discontinuer aux haies de baïonnettes et au ballet des mitrailleuses, derrière lesquelles attendent les pénitenciers et la hache des bourreaux, on ne peut tout de même pas supposer que de l’autre côté on défilera des lis blancs à la main" (nos 23/25, 20 mars 1920).

D’autres ont remarqué avant moi les emprunts faits au Ziegelbrenner par l’auteur du Vaisseau des morts. Les exemples ne manquent pas. Mais entre-temps le révolutionnaire s’est "enrichi" de l’expérience d’une vie de paria sans papiers. Le 15 février 1924, il sort de la prison de Brixton. Sautant d’une identité à l’autre, il tente sans succès de se faire reconnaître comme américain. Il s’embauche le 23 avril comme soutier sur le navire danois le Hegre ; deux jours plus tard, le Hegre appareille pour Ténériffe — Marut n’est pas à bord… On le retrouve cet été-là au Mexique; à nouveaux mondes, nouveaux patronymes.

 
 
 
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