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  Dans la forêt, la mort s'amuse
  
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Artiste(s) :  Rose-Marie PAGNARD

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 19,67 €

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février 1999 / 10 x 19 / 272 pages  
 
 
 

Ce livre est l’histoire du maestro Feierlich qui revient s’installer à Bergue, d’où il est parti jadis vers le succès, les concerts et les femmes. Pour ce retour, qui devrait être une retraite avant un nouveau départ, il a fait venir le lit démesuré qui avait été installé dans le décor d’Ariane à Naxos. Mais ce qu’il retrouve à Bergue, ce n’est ni la paix ni l’extase ni le repos, ce sont au contraire les acteurs de son passé. Les morts et les vivants forment alors une sarabande dont la musique n’est jamais absente.

On pense à certains romans scandinaves, car les caractères y sont intimement liés aux manifestations de la nature et à celles des grandes dérives qui traversent nos consciences.

Voici donc une sorte de roman féerique, qu’il faut prendre le temps de lire, de déguster, phrase à phrase, image par image, allant sans se presser d’une allégorie à l’autre.


LE DÉPART

LE DÉPART

 

Le taxi attend depuis plus de trois heures, cuisant au soleil, couvé des yeux par les habitants de la rue Pâle qui se demandent combien peut coûter une telle extravagance. Quand le maestro franchit enfin le portail de la cour, un brouhaha s’élève et clapote à mes oreilles d’enfant. Des injures volent entre grand-mère et le maestro ; quelle pagaille, quelle honte, murmurent cent cœurs indignés, ou la forêt, ma grande amie la forêt qui en cet instant nous regarde, je ne sais pas, simplement je marche dans l’ombre du maestro, à côté de grand-mère, et c’est comme si nous avancions sous l’eau, dans le chagrin et les rêves.

Derrière les vitres de la voiture, le maestro cligne des yeux et passe rapidement les doigts dans ses cheveux roux ; son visage étincelle d’une gaieté impossible à contenir, filons dépêchons, crie-t-il au chauffeur sans se départir de ce rire intérieur, et grand-mère brandit sa canne et la sueur lui coule des yeux, mais le taxi est déjà au bout de la rue, disparaît, emportant le maestro mon père.

 

Ce jour où mon père m’abandonna — en réalité il m’abandonna chaque fois qu’il repartait après un séjour dans la maison de ma grand-mère, séjour de plus en plus bref au cours des années — ce jour entre tous qui pour moi résume l’abandon, une entaille apparut à la lisière de la forêt de Bergue, une petite porte qui voulait être vue d’ici, claire pour attirer le regard, distante de plusieurs milliers de mètres et cependant si proche qu’on aurait pu la toucher du doigt. Les arbres des premiers rangs s’étaient écartés pour inviter le maestro à entrer : viens, la vraie vie est ici, dans nos souffles, nos musiques, viens, couche-toi parmi nous ! Mais l’aveugle court où il veut, le sourd n’entend que sa propre volonté. Le maestro n’avait en tête que ses partitions, ses disques, ses projets secrets et démesurés. La forêt de Bergue aurait pu se soulever entièrement dans les airs, écarter ses cuisses de géante ou se transformer en Vaisseau Fantôme, le maestro aurait plié bagage sans même lever les yeux. Tant d’instants, tant de vies échappent à celui qui s’est laissé ensorceler par sa propre folie, n’y a-t-il personne, rien qui puisse le délivrer afin qu’il voie autour de lui, et plus haut ? Si même la forêt de Bergue s’était évertuée pour rien, qu’aurait pu inventer l’enfant que j’étais pour retenir le maestro ? Une enfant hostile à la musique, insensible, sans aucun don, ce qui avait donné le droit et même l’obligation au père génial d’abandonner cette enfant, faute de quoi il se serait condamné à voleter à ras de terre, à vivre au-dessous de ses possibilités ! Une fille sans aucun don : le jugement était tombé une fois pour toutes après une série d’incidents probablement cuisants pour l’amour-propre de mon père. Maestro, lui rapportait un adepte, votre fille Klare a encore déchiré une partition. Klare a mordu son professeur de violon. A fait exprès couiner ses chaussures neuves pendant votre concert. Se met à hurler la nuit, dit qu’elle deviendra hypnotiseur et magicienne, si, vraiment ! Maestro, entendait-il sans comprendre, Klare se traîne d’un coin à l’autre de la cour, tandis que vous, qui l’avez engendrée par distraction, vous frappez l’air de votre baguette et d’une altitude plus haute que celle des plus hauts arbres de la forêt, la musique descend et vous pénètre et vous partez avec elle.

Oui, pris dans les vibrations irrésistibles d’un enchantement, se laissant séduire, entièrement consentant, ainsi m’apparaît mon père quand j’essaie d’imaginer pourquoi il m’a abandonnée. Dans la forêt de Bergue, dans la cour de notre maison et dans les parages de la rue Pâle, dans les tourbillons de la rivière et de mes rêves, j’ai grandi pendant que lui vivait sa passion unique et dévorante, ailleurs, sous ce nom de maestro, maestro Walter Feierlich, un être qui m’était totalement étranger. Dont je n’arrivais pas à me représenter la vie, éblouie que j’étais par le souvenir de ses cheveux lisses et dorés, ses indomptables cheveux de jeune homme que mon amour pour lui magnifiera toujours, quoi qu’il arrive.

Aujourd’hui je suis pour ma part sortie de l’eau, mais il m’arrive encore de chercher la main de ma grand-mère quand dans ma chasse aux souvenirs je tombe sur la dalle en ciment qui recouvre le puits et sûrement une trace, une image de ma mère, Esther, noyée dans ce puits. Le pavillon me fait moins peur, avec sa façade en planches de sapin tout argentées par les bons et les mauvais jours. Le maestro mon père s’y est installé dans un lit de cinq mètres de large qui avait fait partie d’un décor pour Ariane à Naxos et qu’il s’était approprié avec la complicité du chef accessoiriste de l’Opéra de Montéro. C’est dans ce lit qu’il a passé sept mois d’intense relation avec lui-même, sous les yeux complaisants de Sunne, de Félix, de Petit et de tous ceux qui eurent l’occasion de le rencontrer, mon père le maestro abandonné par la musique. (Lâché par elle, de sorte qu’il n’avait pas trouvé mieux que de se coucher ici, pour méditer sur les moyens de regagner ses faveurs !)

Et quand je me détourne du pavillon, j’aperçois sans surprise, perché sur le rebord d’une fenêtre de notre maison, notre locataire le tailleur Félix, mon vieil ange gardien qui a l’âge d’un arrière-grand-père. Son gilet en velours grenat, ses joues blanches et fripées frémissent sous les coups d’une musique pour grand orchestre qui explose dans la profondeur de son logis avant de se dissoudre dans l’air sans limites du dehors. Et soudain la voix de ma grand-mère traverse le temps et s’indigne :

– Baissez le volume, Félix, je ne suis pas sourde ! Pas autant que vos "dames" !

Le tailleur Félix tire sur les deux bouts de son ruban métrique qu’il porte toujours autour du cou, il s’étrangle avec, montre sa langue, éclate de rire :

– Vous z’énernez pas, les coutures pourraient craquer !

(Les robes de ma volumineuse grand-mère étaient l’œuvre du tailleur et l’objet d’un marché de sages : musique à plein volume contre coutures solides…)

Maintenant je regarde encore une fois le pavillon et il me semble que là-haut la forêt se penche un peu pour m’encourager : tu peux y entrer, dit-elle, du moins c’est ce que je m’imagine entendre. J’ai beau répliquer que je ne possède aucun don, que je suis profane, et franchement nulle dans la pratique d’un instrument de musique, je sais déjà que oui, j’y entrerai d’une façon ou d’une autre, y trouverai mon père revenu se coucher ici dans un lit trop grand, comme un enfant…

… attendant peut-être que se manifestent en moi, sa fille, un miracle musical, une ressemblance. Mais je ne trouve rien de mieux que de me pencher sur lui avec mon sourire d’affabulatrice (d’écrivain en herbe, dit Félix qui ne fréquente ni les herbes ni les écrivains), me pencher et lui raconter ce qui me passe par la tête, le vrai et l’imaginaire, et m’emplit de jubilation autant que de doute et de tourment. "Père, dis-je, regarde comme je me suis bien débrouillée !" Et en même temps, je m’entends dire aussi : "Ce que tu penses de moi n’a plus d’importance !" Puis je me transforme en créature volante, j’insiste à grands coups d’ailes d’une violence qui m’étonne : "Sors du pavillon, dépêche-toi, dans la forêt la mort s’amuse !" Je voudrais dire : la musique s’amuse, mais je n’y arrive tout simplement pas. D’autres fois je dis musique en riant pour moi seule, parce que je ressens tout, cette beauté, cette folie, ce vertige, tout ce qui dévore mon père : je suis pareille à lui, mais il ne le sait pas.

 

 

 

CAR CE QUI EST PASSÉ,

TU NE PEUX L’OUBLIER

 

Le souvenir du crime qu’il avait voulu commettre vingt ans auparavant tomba sur le maestro de manière inattendue, sous la forme d’un rêve. Et de ce rêve le souvenir passa dans la lumière du jour et de là dans la lumière de la conscience.

 

Comme chaque après-midi, le maestro s’était allongé sur le lit pour se reposer. Il se trouvait dans une chambre de l’hôtel Walhalla, à Montéro ; de sa fenêtre la vue plonge sur la place du Théâtre, avec son allée de palmiers et sa fontaine aux trois cascades d’eau de mer. A l’autre extrémité de la place s’impose le triangle monumental du nouvel Opéra, trois temps battus sur le ciel.

Nu sous le drap, le maestro commença par se remémorer le prologue d’Ariane à Naxos, l’œuvre qu’il allait diriger dans cette ville. Il aimait faire passer la musique qu’il avait à étudier par ce filtre étrange qu’est le demi-sommeil : la matière musicale commençait par s’amenuiser, battant presque imperceptiblement dans les lobes éloignés du cerveau, puis elle reprenait corps, paraissait surgir du souffle même de son créateur, se mêlait à son souffle à lui, venait le sauver, chaque note venait et l’entraînait vers le point scintillant où naissait la vie. Il avait maintenant fermé les yeux, rabattu le drap sur son visage pour se protéger du soleil, ses pieds glacés se frottaient l’un contre l’autre, tandis que sa bouche dans un sourire avide semblait savourer le chant intérieur, et cette proximité excitante, à couper le souffle, du mystère originel de la beauté. Retiens ton souffle, laisse-toi captiver corps et âme : rien d’autre ne compte, rien d’autre ne saurait t’intéresser en ce moment !

 

Mais d’un coup la musique disparaît, comme si on avait coupé le courant, et le maestro se sent emporté malgré lui dans un rêve. Il se tient au bord de la rivière, à Bergue, peut-être en promenade ? Oui, avec Klare qui est encore une très petite fille, jouant trop près du bord, si près qu’il suffit d’une légère poussée pour la faire tomber à l’eau. Je l’ai fait, pense-t-il, et il sent que cet acte lui arrache un poids du cœur, puis il reste sans un mouvement, les mains dans les poches de son imperméable, regardant furtivement autour de lui, mais il n’y a personne, la rivière bouillonne, bizarrement claire et transparente sous la brume. Avec un sourire satisfait il voit des masses d’eau rouler et se briser contre les piliers du pont ; que pèse un corps d’enfant, se demande-t-il, et il cherche Klare dans son nouveau monde, aimerait toucher du doigt son visage, mais pourquoi, puisque tout est accompli ? L’espace se contorsionne et soudain surgit un garçon vêtu de noir qui le fixe avec effroi puis qui plonge et glisse dans les remous, et c’est alors que Klare réapparaît, couchée à la surface de l’eau comme sur un lit, le pouce à la bouche. Puis le rêve fait un saut dans le temps : Klare est assise sur la berge, elle pleure, elle a perdu une de ses petites chaussures marine. Le garçon — de quinze, seize ans ? — qui l’a repêchée n’est déjà plus qu’une silhouette à l’horizon, emportant une vérité encore inexprimable, encore floue, voilée d’eau et de peur. Emportant aussi une particularité de son physique qui sur le moment a surpris le maestro. Qu’est-ce que c’était, se demande-t-il, et tout à coup la belle-mère apparaît sur le pont, et malgré la distance (et cette espèce de brouillard mouvant) il l’entend dire : "Il n’a qu’une aile, ce pauvre garçon !". Puis elle lève sa canne et le voilà lui, le maestro et père, obligé de prendre dans ses bras l’enfant sauvée des eaux, tenu de la ramener immédiatement à la maison. Il dit oui, oui, du bout des lèvres, tout de suite, mais à vrai dire, et tout en essayant de soulever Klare qui lui glisse des mains comme un gros poisson, il a déjà en tête l’envie de filer ailleurs, une envie si forte que tout en étant absorbé par le problème du retour à la maison de l’enfant ruisselante, il se voit soudainement enjamber la rivière puis monter sur une scène, vêtu de son imperméable blanc : c’est plutôt culotté, pense-t-il, est-ce que le public comprendra ? Il scrute la salle obscure, la tête lui fait mal, il distingue le bord de la scène, les pans anormalement scintillants de son manteau qu’il essaie de cacher derrière lui.

 
 
 
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