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SOLDATS
Lautre jour, jai revu les hommes du cloaque, les égoutiers. Ils marchaient en titubant, hébétés, les bords retroussés de leurs bottes de caoutchouc pendaient presque jusquau sol. Ils pataugent paraît-il dans les eaux sales et gluantes sur de véritables tapis grouillant de rats, ou plongés jusquau ventre dans la boue gargouillante, chacun deux perdu dans la lueur papillotante de sa lampe-chapeau, ils font des journées de cinq heures.
Je suis étrangement troublé quand je les aperçois, ces intouchables, ou devrais-je dire : soldats de linvisible, journaliers de la nuit. Troublé, pourquoi ? et pourquoi ai-je ces temps-ci ou depuis longtemps déjà ? ce goût pour les métaphores militaires, alors que normalement je naccorde pas la moindre attention à larmée et aux uniformes, pas pour moi doù me vient donc ce goût ? Jaime létat de veille, les veilleurs. Jeune homme, je passais souvent des nuits entières à veiller dans des mansardes, jattendais, assis ou couché, sans dormir, et prêtais loreille au silence, à leffroi, résistais au sommeil. Cétait comme une purification, un état de perméabilité, une illumination, presque un embrasement.
Soldats. Comme on me demandait dernièrement si je travaillais, je me suis surpris à répondre par une pirouette : Travailler ? Peut-on vraiment parler de travail déclarai-je et jajoutai : Imagine-toi la scène suivante. Un soldat isolé sur un front tranquille, la frontière de Mandchourie, lhorizon, une vacuité sans fin, il ne se passe rien, strictement rien, pas même une mouche, une guêpe, rien dans les airs et en fait de guerre, pas la moindre trace. Le soldat a été détaché là et oublié, il creuse une tranchée dans le soleil flamboyant ou dans la pluie, la mousson, jour après jour, dans une solitude absolue, ignore depuis longtemps dans quel but, ne se pose plus de questions, persévère.
Mon interlocuteur éclata de rire. Grandiose, dit-il. Plan densemble : limmensité dun paysage jaunâtre, une pincée de vert et une moucheture brune dans le jaune blafard comme sur le ventre dune grenouille. Travelling avant. Une avalanche de mottes de terre apparaît dans le champ de limage, la monotonie. Puis gros plan : soldat travaillant à la sueur de son front.
LE REPORTER. Que faites-vous ici ? lui tend le microphone.
LE SOLDAT. Jédifie une tranchée.
LE REPORTER. Dans quel but ?
LE SOLDAT. Ordre den haut.
Les mots défense de la frontière, attente de lennemi, accomplissement du devoir se perdent dans un murmure confus.
Mon interlocuteur se tord de rire. Il y a longtemps que je ne lai pas vu. Il porte maintenant une petite moustache fine, à laméricaine, elle lui sied à la perfection, rapport surtout à ses yeux bridés. Le rire accentue encore son côté mongol. Il revient juste dAustralie. Lorsque nous nous étions vus la dernière fois, cétait, il est vrai, il y a des années, il avait lair complètement avachi, le divorce ! Il semble maintenant en pleine forme.
Pour en revenir à mon travail dis-je sur un ton sentencieux, jen suis toujours au stade de la guerre de position. Je livre une sorte de siège. Explore le terrain. Jai déjà pas mal de matière. Le machin sentasse ; haut comme ça dis-je en exagérant et ma main esquisse un tas de papier. Dans mon for intérieur je me dis : le diable lemporte, le diable emporte ce fichu métier. Mon interlocuteur, Tom, il mesure environ deux mètres et a visiblement un mal fou à caser ses jambes, surtout dans les bistrots avec leur mobilier conçu pour les individus à la taille normale de jadis, affirme maintenant en faisant de grands gestes pour attirer lattention et tout en baissant la voix en un chuchotis confidentiel, que là-bas (ou là-haut), en Australie, il a rencontré quelquun, un lecteur tordu comme de bien entendu, qui me considère comme lauteur le plus important, sinon de tous les temps, du moins daujourdhui. Tom est un charmeur invétéré et de surcroît un comédien.
Bravo dis-je et me détourne en imagination, pressant le compliment sur mon sein comme un ours en peluche.
Que se passe-t-il ? Que signifie tout cela ? Suis-je en train de dormir ? Il marrive souvent en effet de lutter contre la léthargie dans ma chambre de travail où nul ne me prête attention.
Tandis que nous devisions, jobservais un jeune coupIe occupé à se bécoter. Cétaient deux adolescents à la bouche encore trop grande pour le reste du visage, en tout cas chez le garçon. Ils étaient assis, les jambes entrelacées, au fond du café en forme de boyau dont le long comptoir était couronné dun tube tarabiscoté de néon rosâtre à la manière dune auréole anémique ou dun rond de fumée évanescent, assis, assoiffés lun de lautre, soudés ensemble, chacun sabreuvait de la bouche de lautre, ils refaisaient soudain surface, hors dhaleine et regardaient gênés autour deux avec des têtes cramoisies, cependant que leurs mains se cherchaient à nouveau, que les doigts sentremêlaient et que les embrassades reprenaient de plus belle : ils se seraient métamorphosés en arbres sils lavaient pu. Et je ressentais en moi leur soif inaltérable, leur inassouvissement, car on ne peut tout de même se risquer plus loin, pas dans un café-bar, en plein public. Et leurs têtes, lorsquils cessaient par hasard de sembrasser, se dressaient tels des spectateurs ébahis sur leurs corps voraces, celle du garçon surtout. Des têtes en relâche comme des accessoires de théâtre superflus. Objets dexposition ; mais voici quil létreignait une fois de plus, quil pressait ses hanches contre les siennes, tandis quelle, de son côté, enfouissait sa petite tête dans le creux de son épaule. Je me suis mis à songer au soldat oublié sur le front mort. Il voit cette immensité de part et dautre du glacis en chantier, une infinité de travail à abattre, et lui, absolument seul, pas le moindre ennemi en vue, nulle raison de se hâter, il se tient là, na pas le droit darrêter, sous peine dentrer sur-le-champ dans léternité, et pour cela il nest pas encore prêt. Peut-être la pensée de prendre la fuite lui est-elle venue jadis, peut-être sest-il mis en route, a-t-il enfilé ses bottes, mais pour finir, il est revenu tout penaud de ses lugubres reconnaissances. Ses interminables journées de marche nont apporté aucun changement notable à la situation, il ny avait rien de neuf à lhorizon, seule luniformité jusquà perte de vue. Il était dailleurs incapable de trouver en lui le courage nécessaire, manque desprit dinitiative. Où donc pourrait-il déserter : sa tranchée lui est si familière. Et il a encore tant de pain sur la planche, louvrage ne risque pas de lui faire défaut. Quespère-t-il ? La relève ? La guerre ? Faire ses preuves ? Ne pas penser. Persévérer. Il lui arrive de poser sa main au-dessus de ses yeux et de contempler la tâche accomplie. Il lui arrive de dormir. Dormir cest comme prendre le train. Il rêve. De choses et dautres. Récemment cest de son exécution capitale quil a rêvé : une pièce carrée, ultramoderne, édifiée en matière synthétique, et sélevant à des hauteurs vertigineuses, ni fenêtres, ni corniches, le sol et les parois parfaitement lisses. Il est adossé à la paroi, face à lui, un groupe dhommes revêtus de manteaux, ce pourraient être des hommes daffaires, mais il le sait : ce sont là ses juges. Il ignore totalement ce dont on laccuse. Pas un mot nest prononcé, pas le moindre regard menaçant à son encontre, les visages de ces hommes sont dépourvus dexpression. Leur comportement est indifférent. Ils sont entre eux et ne soccupent pas de lui. Jusquau moment où lun deux quitte le groupe et actionne comme par hasard un commutateur. Laccusé se rend compte que quelque chose sest mis à vibrer sous ses pieds, cest une parcelle de sol qui se détache, se met en mouvement, et le soulève. Sur cette plate-forme exiguë, le voici parti, tout dabord lentement, puis avec une vitesse accélérée, enfin à une allure vertigineuse, vers les hauteurs ; il est pris de vertige sur son estrade nue, mais avant quil ait pu pousser un cri dhorreur, la machine sarrête ; inondé de sueur, il se serre contre la paroi glaciale et tandis quil ouvre la bouche, pour appeler au secours ? il voit que létroite plate-forme sest remise à frémir, puis quelle sengouffre très lentement à lintérieur du mur où elle disparaît petit à petit. Le sol se dérobe sous ses pieds et à ce moment précis, tandis que ses pieds battent le vide et que lépouvante le submerge, déjà en pleine chute, dans une chute mortelle, voici que deux pensées jaillissent dans son cerveau, les ultimes pensées : une invention géniale. Le premier procédé véritablement aseptique dexécution capitale, faut absolument que tu le notes et le fasses breveter sans perdre une minute, songe-t-il, oui mais que vont-ils faire du cadavre, il ne sagit plus de cadavre, disons plutôt dun lambeau de chair ?
Cest leur affaire, marmonne-t-il en séveillant, frissonne légèrement, se frotte les yeux comme pour dissiper son rêve, se lève, crache dans ses mains. Des mains ! na-t-il pas lautre jour rêvé de mains ? Quelquun lui disait il se trouvait au milieu dun groupe de gens occupés à deviser joyeusement : Vous avez de bien jolies mains. Cest un fait. Il regarde alors les mains de ces jeunes messieurs et dames tout guillerets et bien vêtus et découvre çà et là détranges entailles sur leur douce peau blanche, on dirait que la peau est recouverte descarres, plutôt horrifiant, les signes avant-coureurs de la lèpre ? Il contemple ses propres mains dont il aime à dire quelles sont sinon véritablement délicates, en tout cas hardiment dessinées, souples, des mains faites pour travailler. Il les observe avec la plus grande attention et découvre des entailles noirâtres dans leur chair, on dirait une peau crevassée, des durillons. Ce sont, en réalité, des galeries creusées par des vers, il narrive pas à comprendre, il fourre ses mains grouillantes de vers dans ses poches, on verra plus tard, cest sûrement une illusion doptique, il ne peut tout de même pas se passer de ses mains. Ou serait-ce quil est en train de devenir un cadavre ? Un cadavre vivant occupé à creuser sa tombe. A la frontière de Mandchourie. Il séveille. Saute du train du sommeil. Dormir cest comme prendre le train. Cest bien ce que je disais.
Jai pris hier, au lieu de me rendre à mon travail, lautobus 85, direction Clignancourt. Dans le cahot du démarrage, jai heurté le pied dun homme dun certain âge, ai balbutié un mot dexcuse puis me suis affalé sur le siège le plus proche. Mon voisin, un monsieur âgé, vêtu avec un soin exagéré qui lui donnait un air de dandy, répondit à mes excuses en précisant que cétait sans gravité, il sortait juste de chez le pédicure, sétait fait ôter un durillon et se sentait en pleine forme, il était également passé à la banque, de petits tours pour faire un peu dexercice, puissé-je excuser son indiscrétion, à son âge on avait tendance à être bavard, il venait davoir quatre-vingt-dix-sept ans. Jaurais juré soixante-cinq répliquai-je stupéfait et cest alors quil proféra avec un air plein de sous-entendus le mot Auschwitz, comme si cela voulait tout dire, y compris le miracle de la vie éternelle. Il espérait ne pas mavoir importuné avec ce détail ajouta-t-il à voix basse. Pas le moins du monde, comment pouvez-vous imaginer une chose pareille, mécriai-je confus. Alors, il pressa légèrement mon bras, il avait tout de suite su que je devais être quelquun de bien. Il se mit à rire. Il avait été danseur dans sa jeunesse, puis maître de danse et, sur ces entrefaites, il sortit son portefeuille et me montra une photographie de lépoque, un extraordinaire portrait de danseur. Ça doit remonter au début du siècle, calculai-je rapidement. Le Kaiser, Hitler, Auschwitz, Hiroshima. Je renonçai à calculer, il avait vraiment connu tout cela. Un témoin du siècle. Un atlas historique vivant. Assis à côté de toi. Tout heureux de sêtre débarrassé de ses durillons.
Il se mit alors à parler de son fils, un grand savant, apparemment il avait dix secrétaires sous ses ordres. Je jetai encore un coup dil sur la photo du savant, puis mon compagnon me quitta, je nirai pas jusquà dire : sur un pas de danse, dun pied étonnamment agile en tout cas.
Le tout est davoir de la chance. Jadis le bonheur pétillait sans cesse dans mes veines. Un état de béatitude perlait à travers mes pores. Cela me transperçait jusquau milieu du corps, faisait frétiller mon membre. Je restai assis dans lautobus jusquaprès la place Jules-Joffrin. Javais imaginé un prétexte pour faire ce trajet, je voulais me procurer du café africain chez mon ancien marchand de café, une qualité que je narrivais pas à trouver dans mon nouveau quartier, restai assis jusque peu avant la porte de Clignancourt. Cétait jour de marché sur le boulevard dOrnano, cela sentait les légumes, embaumait. Comme jen avais autrefois lhabitude, je mattardai auprès du marchand dufs et de volailles qui expose ses poulets vivants dans des cages à claire-voie ; parmi eux, il y a parfois un canard, plus rarement un lapin, avec ses grandes et belles oreilles, et qui renifle assis sur une caisse. Les volailles et les lièvres sont destinés à la clientèle arabe qui achète ces victuailles encore en vie et tue les bêtes à la maison. Un client vient de se saisir de deux poules au milieu du tas, il les a empoignées à la naissance des ailes, a attendu que vienne son tour pour les tendre au marchand qui les a déposées sur la balance où il leur a noué les ailes, plus exactement, il a coincé celles-ci lune sous lautre. Les poulets restaient cois, ne poussaient pas le moindre gloussement, ils gisaient là, sans doute morts deffroi, paralysés. Leur cur doit vraiment battre à toute volée. Je regardai comme je lavais fait si souvent jadis, rempli dépouvante, cétait cette intervention de la main, ce pouvoir de décider de la dernière heure. Ce geste de la mise à mort. Par lintermédiaire de ce geste, les animaux deviennent CRÉATURES, voici le moment où ils le deviennent aux yeux du spectateur, oui, à linstant précis où lhomme porte la main sur eux.
Je ne sais ce que javais espéré en me livrant à cette escapade à travers mon passé parisien, en tout cas, mon café une fois acheté, je me rendis tout droit, comme si cela allait de soi, dans un restaurant quil marrivait de fréquenter lors de mes premiers temps à Paris, une misérable gargote. |
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