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  Dans la ventre de la baleine
  
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Artiste(s) :  Paul NIZON

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 15,24 €

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Textes allemands
Traduit de l' allemand
par Jean-Louis de Rambures
septembre 1990 / 10 x 19,1 / 160 pages  
 
 
 

I

I

SOLDATS

L’autre jour, j’ai revu les hommes du cloaque, les égoutiers. Ils marchaient en titubant, hébétés, les bords retroussés de leurs bottes de caoutchouc pendaient presque jusqu’au sol. Ils pataugent paraît-il dans les eaux sales et gluantes sur de véritables tapis grouillant de rats, ou plongés jusqu’au ventre dans la boue gargouillante, chacun d’eux perdu dans la lueur papillotante de sa lampe-chapeau, ils font des journées de cinq heures.

Je suis étrangement troublé quand je les aperçois, ces intouchables, ou devrais-je dire : soldats de l’invisible, journaliers de la nuit. Troublé, pourquoi ? et pourquoi ai-je ces temps-ci — ou depuis longtemps déjà ? ce goût pour les métaphores militaires, alors que normalement je n’accorde pas la moindre attention à l’armée et aux uniformes, pas pour moi — d’où me vient donc ce goût ? J’aime l’état de veille, les veilleurs. Jeune homme, je passais souvent des nuits entières à veiller dans des mansardes, j’attendais, assis ou couché, sans dormir, et prêtais l’oreille au silence, à l’effroi, résistais au sommeil. C’était comme une purification, un état de perméabilité, une illumination, presque un embrasement.

Soldats. Comme on me demandait dernièrement si je travaillais, je me suis surpris à répondre par une pirouette : Travailler ? Peut-on vraiment parler de travail déclarai-je et j’ajoutai : Imagine-toi la scène suivante. Un soldat isolé sur un front tranquille, la frontière de Mandchourie, l’horizon, une vacuité sans fin, il ne se passe rien, strictement rien, pas même une mouche, une guêpe, rien dans les airs et en fait de guerre, pas la moindre trace. Le soldat a été détaché là et oublié, il creuse une tranchée dans le soleil flamboyant ou dans la pluie, la mousson, jour après jour, dans une solitude absolue, ignore depuis longtemps dans quel but, ne se pose plus de questions, persévère.

Mon interlocuteur éclata de rire. Grandiose, dit-il. Plan d’ensemble : l’immensité d’un paysage jaunâtre, une pincée de vert et une moucheture brune dans le jaune blafard comme sur le ventre d’une grenouille. Travelling avant. Une avalanche de mottes de terre apparaît dans le champ de l’image, la monotonie. Puis gros plan : soldat travaillant à la sueur de son front.

LE REPORTER. — Que faites-vous ici ? lui tend le microphone.

LE SOLDAT. — J’édifie une tranchée.

LE REPORTER. — Dans quel but ?

LE SOLDAT. — Ordre d’en haut.

Les mots défense de la frontière, attente de l’ennemi, accomplissement du devoir se perdent dans un murmure confus.

Mon interlocuteur se tord de rire. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu. Il porte maintenant une petite moustache fine, à l’américaine, elle lui sied à la perfection, rapport surtout à ses yeux bridés. Le rire accentue encore son côté mongol. Il revient juste d’Australie. Lorsque nous nous étions vus la dernière fois, c’était, il est vrai, il y a des années, il avait l’air complètement avachi, le divorce ! Il semble maintenant en pleine forme.

Pour en revenir à mon travail dis-je sur un ton sentencieux, j’en suis toujours au stade de la guerre de position. Je livre une sorte de siège. Explore le terrain. J’ai déjà pas mal de matière. Le machin s’entasse ; haut comme ça dis-je en exagérant et ma main esquisse un tas de papier. Dans mon for intérieur je me dis : le diable l’emporte, le diable emporte ce fichu métier. Mon interlocuteur, Tom, il mesure environ deux mètres et a visiblement un mal fou à caser ses jambes, surtout dans les bistrots avec leur mobilier conçu pour les individus à la taille normale de jadis, affirme maintenant en faisant de grands gestes pour attirer l’attention et tout en baissant la voix en un chuchotis confidentiel, que là-bas (ou là-haut), en Australie, il a rencontré quelqu’un, un lecteur tordu comme de bien entendu, qui me considère comme l’auteur le plus important, sinon de tous les temps, du moins d’aujourd’hui. Tom est un charmeur invétéré et de surcroît un comédien.

Bravo dis-je et me détourne en imagination, pressant le compliment sur mon sein comme un ours en peluche.

Que se passe-t-il ? Que signifie tout cela ? Suis-je en train de dormir ? Il m’arrive souvent en effet de lutter contre la léthargie dans ma chambre de travail où nul ne me prête attention.

Tandis que nous devisions, j’observais un jeune coupIe occupé à se bécoter. C’étaient deux adolescents à la bouche encore trop grande pour le reste du visage, en tout cas chez le garçon. Ils étaient assis, les jambes entrelacées, au fond du café en forme de boyau dont le long comptoir était couronné d’un tube tarabiscoté de néon rosâtre à la manière d’une auréole anémique ou d’un rond de fumée évanescent, assis, assoiffés l’un de l’autre, soudés ensemble, chacun s’abreuvait de la bouche de l’autre, ils refaisaient soudain surface, hors d’haleine et regardaient gênés autour d’eux avec des têtes cramoisies, cependant que leurs mains se cherchaient à nouveau, que les doigts s’entremêlaient et que les embrassades reprenaient de plus belle : ils se seraient métamorphosés en arbres s’ils l’avaient pu. Et je ressentais en moi leur soif inaltérable, leur inassouvissement, car on ne peut tout de même se risquer plus loin, pas dans un café-bar, en plein public. Et leurs têtes, lorsqu’ils cessaient par hasard de s’embrasser, se dressaient tels des spectateurs ébahis sur leurs corps voraces, celle du garçon surtout. Des têtes en relâche comme des accessoires de théâtre superflus. Objets d’exposition ; mais voici qu’il l’étreignait une fois de plus, qu’il pressait ses hanches contre les siennes, tandis qu’elle, de son côté, enfouissait sa petite tête dans le creux de son épaule. Je me suis mis à songer au soldat oublié sur le front mort. Il voit cette immensité de part et d’autre du glacis en chantier, une infinité de travail à abattre, et lui, absolument seul, pas le moindre ennemi en vue, nulle raison de se hâter, il se tient là, n’a pas le droit d’arrêter, sous peine d’entrer sur-le-champ dans l’éternité, et pour cela il n’est pas encore prêt. Peut-être la pensée de prendre la fuite lui est-elle venue jadis, peut-être s’est-il mis en route, a-t-il enfilé ses bottes, mais pour finir, il est revenu tout penaud de ses lugubres reconnaissances. Ses interminables journées de marche n’ont apporté aucun changement notable à la situation, il n’y avait rien de neuf à l’horizon, seule l’uniformité jusqu’à perte de vue. Il était d’ailleurs incapable de trouver en lui le courage nécessaire, manque d’esprit d’initiative. Où donc pourrait-il déserter : sa tranchée lui est si familière. Et il a encore tant de pain sur la planche, l’ouvrage ne risque pas de lui faire défaut. Qu’espère-t-il ? La relève ? La guerre ? Faire ses preuves ? Ne pas penser. Persévérer. Il lui arrive de poser sa main au-dessus de ses yeux et de contempler la tâche accomplie. Il lui arrive de dormir. Dormir c’est comme prendre le train. Il rêve. De choses et d’autres. Récemment c’est de son exécution capitale qu’il a rêvé : une pièce carrée, ultramoderne, édifiée en matière synthétique, et s’élevant à des hauteurs vertigineuses, ni fenêtres, ni corniches, le sol et les parois parfaitement lisses. Il est adossé à la paroi, face à lui, un groupe d’hommes revêtus de manteaux, ce pourraient être des hommes d’affaires, mais il le sait : ce sont là ses juges. Il ignore totalement ce dont on l’accuse. Pas un mot n’est prononcé, pas le moindre regard menaçant à son encontre, les visages de ces hommes sont dépourvus d’expression. Leur comportement est indifférent. Ils sont entre eux et ne s’occupent pas de lui. Jusqu’au moment où l’un d’eux quitte le groupe et actionne comme par hasard un commutateur. L’accusé se rend compte que quelque chose s’est mis à vibrer sous ses pieds, c’est une parcelle de sol qui se détache, se met en mouvement, et le soulève. Sur cette plate-forme exiguë, le voici parti, tout d’abord lentement, puis avec une vitesse accélérée, enfin à une allure vertigineuse, vers les hauteurs ; il est pris de vertige sur son estrade nue, mais avant qu’il ait pu pousser un cri d’horreur, la machine s’arrête ; inondé de sueur, il se serre contre la paroi glaciale et tandis qu’il ouvre la bouche, pour appeler au secours ? il voit que l’étroite plate-forme s’est remise à frémir, puis qu’elle s’engouffre très lentement à l’intérieur du mur où elle disparaît petit à petit. Le sol se dérobe sous ses pieds et à ce moment précis, tandis que ses pieds battent le vide et que l’épouvante le submerge, déjà en pleine chute, dans une chute mortelle, voici que deux pensées jaillissent dans son cerveau, les ultimes pensées : une invention géniale. Le premier procédé véritablement aseptique d’exécution capitale, faut absolument que tu le notes et le fasses breveter sans perdre une minute, songe-t-il, oui mais que vont-ils faire du cadavre, il ne s’agit plus de cadavre, disons plutôt d’un lambeau de chair ?

C’est leur affaire, marmonne-t-il en s’éveillant, frissonne légèrement, se frotte les yeux comme pour dissiper son rêve, se lève, crache dans ses mains. Des mains ! n’a-t-il pas l’autre jour rêvé de mains ? Quelqu’un lui disait — il se trouvait au milieu d’un groupe de gens occupés à deviser joyeusement : Vous avez de bien jolies mains. C’est un fait. Il regarde alors les mains de ces jeunes messieurs et dames tout guillerets et bien vêtus et découvre çà et là d’étranges entailles sur leur douce peau blanche, on dirait que la peau est recouverte d’escarres, plutôt horrifiant, les signes avant-coureurs de la lèpre ? Il contemple ses propres mains dont il aime à dire qu’elles sont sinon véritablement délicates, en tout cas hardiment dessinées, souples, des mains faites pour travailler. Il les observe avec la plus grande attention et découvre des entailles noirâtres dans leur chair, on dirait une peau crevassée, des durillons. Ce sont, en réalité, des galeries creusées par des vers, il n’arrive pas à comprendre, il fourre ses mains grouillantes de vers dans ses poches, on verra plus tard, c’est sûrement une illusion d’optique, il ne peut tout de même pas se passer de ses mains. Ou serait-ce qu’il est en train de devenir un cadavre ? Un cadavre vivant occupé à creuser sa tombe. A la frontière de Mandchourie. Il s’éveille. Saute du train du sommeil. Dormir c’est comme prendre le train. C’est bien ce que je disais.

J’ai pris hier, au lieu de me rendre à mon travail, l’autobus 85, direction Clignancourt. Dans le cahot du démarrage, j’ai heurté le pied d’un homme d’un certain âge, ai balbutié un mot d’excuse puis me suis affalé sur le siège le plus proche. Mon voisin, un monsieur âgé, vêtu avec un soin exagéré qui lui donnait un air de dandy, répondit à mes excuses en précisant que c’était sans gravité, il sortait juste de chez le pédicure, s’était fait ôter un durillon et se sentait en pleine forme, il était également passé à la banque, de petits tours pour faire un peu d’exercice, puissé-je excuser son indiscrétion, à son âge on avait tendance à être bavard, il venait d’avoir quatre-vingt-dix-sept ans. J’aurais juré soixante-cinq répliquai-je stupéfait et c’est alors qu’il proféra avec un air plein de sous-entendus le mot Auschwitz, comme si cela voulait tout dire, y compris le miracle de la vie éternelle. Il espérait ne pas m’avoir importuné avec ce détail ajouta-t-il à voix basse. Pas le moins du monde, comment pouvez-vous imaginer une chose pareille, m’écriai-je confus. Alors, il pressa légèrement mon bras, il avait tout de suite su que je devais être quelqu’un de bien. Il se mit à rire. Il avait été danseur dans sa jeunesse, puis maître de danse et, sur ces entrefaites, il sortit son portefeuille et me montra une photographie de l’époque, un extraordinaire portrait de danseur. Ça doit remonter au début du siècle, calculai-je rapidement. Le Kaiser, Hitler, Auschwitz, Hiroshima. Je renonçai à calculer, il avait vraiment connu tout cela. Un témoin du siècle. Un atlas historique vivant. Assis à côté de toi. Tout heureux de s’être débarrassé de ses durillons.

Il se mit alors à parler de son fils, un grand savant, apparemment il avait dix secrétaires sous ses ordres. Je jetai encore un coup d’œil sur la photo du savant, puis mon compagnon me quitta, je n’irai pas jusqu’à dire : sur un pas de danse, d’un pied étonnamment agile en tout cas.

Le tout est d’avoir de la chance. Jadis le bonheur pétillait sans cesse dans mes veines. Un état de béatitude perlait à travers mes pores. Cela me transperçait jusqu’au milieu du corps, faisait frétiller mon membre. Je restai assis dans l’autobus jusqu’après la place Jules-Joffrin. J’avais imaginé un prétexte pour faire ce trajet, je voulais me procurer du café africain chez mon ancien marchand de café, une qualité que je n’arrivais pas à trouver dans mon nouveau quartier, restai assis jusque peu avant la porte de Clignancourt. C’était jour de marché sur le boulevard d’Ornano, cela sentait les légumes, embaumait. Comme j’en avais autrefois l’habitude, je m’attardai auprès du marchand d’œufs et de volailles qui expose ses poulets vivants dans des cages à claire-voie ; parmi eux, il y a parfois un canard, plus rarement un lapin, avec ses grandes et belles oreilles, et qui renifle assis sur une caisse. Les volailles et les lièvres sont destinés à la clientèle arabe qui achète ces victuailles encore en vie et tue les bêtes à la maison. Un client vient de se saisir de deux poules au milieu du tas, il les a empoignées à la naissance des ailes, a attendu que vienne son tour pour les tendre au marchand qui les a déposées sur la balance où il leur a noué les ailes, plus exactement, il a coincé celles-ci l’une sous l’autre. Les poulets restaient cois, ne poussaient pas le moindre gloussement, ils gisaient là, sans doute morts d’effroi, paralysés. Leur cœur doit vraiment battre à toute volée. Je regardai comme je l’avais fait si souvent jadis, rempli d’épouvante, c’était cette intervention de la main, ce pouvoir de décider de la dernière heure. Ce geste de la mise à mort. Par l’intermédiaire de ce geste, les animaux deviennent CRÉATURES, voici le moment où ils le deviennent aux yeux du spectateur, oui, à l’instant précis où l’homme porte la main sur eux.

Je ne sais ce que j’avais espéré en me livrant à cette escapade à travers mon passé parisien, en tout cas, mon café une fois acheté, je me rendis tout droit, comme si cela allait de soi, dans un restaurant qu’il m’arrivait de fréquenter lors de mes premiers temps à Paris, une misérable gargote.

 
 
 
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