Elles sont dix accouchées quune épidémie retient dans une maternité de Leningrad. Lune delles propose ce divertissement : parler sans façon, puisquon est entre femmes, des choses de lamour. Aussitôt commence la première "journée" de ce Décaméron qui sinspire librement du fameux livre de Boccace. Tour à tour, Valentina, Natacha, Zina "la zonarde" et les autres qui toutes sont issues de milieux différents y vont de leurs histoires, parfois de leurs confessions. Tendre ou impudique, grave ou truculent, le livre ne cesse de varier les tons au gré de leurs aventures. Et cest discrètement, dans les interstices, que sesquissent peu à peu lempreinte de lHistoire
et celle du régime. Lauteur, Julia Voznesenskaya, dut sexiler dURSS en 1980. Nul doute que cette sulfureuse anatomie des passions quelle fit paraître seulement en 1985, en Allemagne naurait en rien atténué sa disgrâce.
"Quelle maison de fous", enrage Emma
"Quelle maison de fous", enrage Emma. Elle se tourne sur le ventre, coince son livre Le Décaméron entre ses coudes, tire son oreiller sur sa tête et essaie de se concentrer.
Elle travaille à sa mise en scène. En entrant dans la salle, les spectateurs ne seraient pas accueillis par les ouvreuses habituelles mais par des moines au capuchon rabattu sur les yeux. Ils contrôleraient leurs billets, les placeraient dans la salle obscure, éclaireraient les travées et les numéros des fauteuils avec des lanternes à lancienne. (Il faudra faire un saut à lErmitage pour chercher un modèle et prendre des croquis.)
La scène serait ouverte, faiblement éclairée par une lune bleuâtre. Le décor représenterait une place à Florence, lombre dune fontaine, un porche déglise surmonté de linscription Memento mori : souviens-toi que tu dois mourir. De temps en temps, les moines chargés de ramasser les cadavres traversent le plateau avec leur charrette. Une cloche... Il faut absolument une cloche du début à la fin pour qui sonne le glas et que dès louverture... avant même louverture du rideau, la mort plane dans la salle. Sur cette toile de fond, dix joyeux drilles se racontent leurs histoires.
Oui, cest assez loufoque ! Partout la peste, la mort, la misère, et au milieu du désastre, ce groupe de gentilshommes, leurs dames, leurs rires, leurs romances, leurs gaudrioles...
Nous ici, nous ne souffrons pas de la peste mais dune banale maladie de peau il sen déclare très souvent dans les maternités et voilà ! cest lhystérie, les crises de larmes... Le monde a-t-il donc tellement dégénéré ? Ah ! les bonnes femmes ! Elles sont bien impatientes de commencer les lessives ! Moi jai la nausée rien que dy penser : trente pointes, trente couches et lhiver autant de molletons, le tout à faire bouillir et à repasser des deux côtés ! Il y a de quoi devenir folle ! A lOuest, ils utilisent depuis longtemps des couches jetables et des culottes en plastique. Notre peuple est censé faire de lespionnage industriel, on pourrait nous rapporter des choses utiles de temps en temps ! Mais non, toujours lélectronique... "Oh ! les filles, vous ne pourriez pas chialer à tour de rôle ? Jai des moustiques dans les oreilles ! A force de vous tracasser, vous allez vous tarir le lait et vous serez bien avancées."
Cet éclat vient de Zina, une "femme sans domicile fixe" selon lexpression consacrée quemploient les médecins à la visite. Autrement dit une vagabonde. Personne ne lui rend visite, rien ne la presse de quitter la maternité.
"Si au moins on avait quelque chose à penser, quelque chose dintéressant", soupire Irina, une petite boulotte que toutes appellent Irichka pour sa bonhommie et son humeur égale.
Emma a une illumination : "Dites voir les petites mamans, vous connaissez Le Décaméron ?
Elle brandit au-dessus de sa tête un gros livre à la couverture rutilante. Evidemment, la moitié dentre elles lavaient lu.
"Pour les autres je résume : pendant une épidémie de peste, dix garçons et filles quittent la ville pour se mettre en quarantaine, comme nous. Chaque jour, ils se racontent des histoires sur la vie, les ruses des amants, les tragédies causées par lamour... Pourquoi nen ferions-nous pas autant ?"
Elles nattendaient que ça pour abandonner leurs éternelles anecdotes et problèmes familiaux.
PREMIER JOUR
PAR LEQUEL TOUT COMMENCE. LA MAJORITÉ DES LIVRES CONNUS SONT AINSI FAITS, ON POURRAIT DIFFICILEMENT EN CITER QUI COMMENCERAIENT PAR LE DERNIER CHAPITRE, CE NEST DONC PAS CE QUE NOUS RETIENDRONS MAIS PLUTÔT QUAYANT DÉCIDÉ DE SE RACONTER LEURS HISTOIRES, LES FEMMES ONT ATTAQUÉ PAR LE PREMIER AMOUR
Sétant mises daccord pour se livrer leur intimité, elles devaient forcément commencer par là. Donc après une courte introduction que vous ne sauterez pas, sil vous plaît, vous attaquerez notre livre par la première histoire du premier amour.
"Daccord pour commencer par le commencement, mais jaimerais passer en dernier, je suis trop timide pour engager la partie", annonce Irichka.
Zina réplique : "Je ne vois pas ce qui vous intimide, nous sommes entre femmes, nous aimons toutes avec le même organe."
"Quel organe ?" demande avec un clin dil une blonde tapageuse au prénom étranger : Albina.
"Le cur bien sûr !" Valentina coupe la parole à Zina, cest plus sûr. Elle fait partie de la nomenclature comme il apparaîtra plus tard.
"Oh, le cur !" articule mollement Albina qui bâille avec indifférence pour taquiner Valentina. En fait elle est très excitée par lidée des histoires et ses yeux brillent dimpatience. Mais Valentina insiste :
"Je ne comprends pas pourquoi le mot amour déclenche toujours des ricanements grossiers, dans notre pays, cest pourtant un sujet dintérêt national car il est la base de la famille et la famille est la cellule fondamentale de lEtat."
"Très juste", renchérit Olga, une ouvrière du chantier naval de lAmirauté intervenant pour la première fois. "Deux Etats se sont même entremis dans mon premier amour, lUnion soviétique et lAllemagne de lEst, cest pour dire !"
"Pas possible ! Raconte, Olga... Oui... Raconte-nous !..." sexclament les femmes, sasseyant dans leur lit pour mieux écouter. Sans se faire prier, Olga donne le coup denvoi.
PREMIÈRE HISTOIRE
Racontée par Olga Zaïtseva, ouvrière au chantier de lAmirauté. Comment, entre un constructeur allemand et une ouvrière soviétique, se noua un amour dans la ligne de linternationalisme prolétarien qui se termina par une fausse-couche bien que les autorités des deux Etats sen soient mêlées.
Mon premier amour fut... on pourrait dire... dissident. Je travaillais à lAmirauté, à latelier de meubles, au vernissage. Je gagnais bien ma vie, rien à redire, mais la direction mavait à lil. Une place dans un centre de vacances ? Un tour de faveur dans lattribution dun appartement ? Nimporte qui avait une chance de les obtenir sauf Zaïtseva. Et vous savez pourquoi ? Parce que le fiancé de Zaïtseva était allemand. Allemagne de lEst, bien sûr, mais quand même.
Il y a presque dix ans de cela. Notre chantier construisait un pétrolier pour eux. Cétait un projet russo-allemand... Oh ! pardon ! Soviéto-allemand : ils faisaient la coque et les moteurs, nous le montage. De part et dautre régnait la saine émulation socialiste et le bateau fut terminé avec six mois davance sur le plan. Plus huit autres pour éliminer les malfaçons. Tantôt on nous renvoyait le pétrolier avec ses constructeurs allemands, tantôt cétait nous qui voguions vers Rostock, son port dattache, et tout le monde restait à bord pour finir le travail. On naviguait ainsi entre Leningrad et Rostock, on fraternisait, on tombait amoureux. Le mien sappelait Peter, un mécanicien... Pétia comme on dit chez nous. Il était propre, gentil, sérieux, il parlait russe, nous avions un seul point de désaccord : Dieu. Il reste encore pas mal de croyants en Allemagne de lEst, après tout, ils nous ont rejoints il ny a pas si longtemps ! Aussi, quand je me suis retrouvée enceinte, il na jamais envisagé lavortement. Il sest précipité chez ses supérieurs pour demander une autorisation de mariage quil a eue sans aucun problème. De mon côté cétait une autre paire de manches. On ma licenciée, traînée devant le Comité du Parti, le Comité local, le comité de je ne sais quoi encore. Ils voulaient me convaincre de laisser tomber. Ils mont même ordonné carrément : "Fais-toi avorter, on ne te laissera jamais partir, ton fritz na quà rester ici."
Facile à dire ! A Rostock, Pétia avait ses parents, ses frères et surs, une petite maison avec un jardin tandis que moi ici, je vivais en dortoir, je navais personne je suis orpheline , je ne possédais rien. Pour quelle vie de rêve allais-je lui faire quitter son Allemagne ?
"Donnez-nous au moins un appartement où vivre ensemble ou même une chambre, jaurai peut-être une chance de le retenir !"
"Oh ! la petite maline ! Si on te donne un appartement, toutes les filles vont vouloir se mettre avec des étrangers."
Ils mont tellement harcelée que jai fait une fausse-couche au cinquième mois. Un petit garçon. Ils voulaient que javorte ? Cétait fait. Mais maintenant il fallait avertir Pétia et je nen avais pas le courage. Sil mabandonnait ? Lui qui là-bas remuait ciel et terre, couvrait de formulaires lAllemagne et lUnion soviétique. Il ne réussissait dailleurs pas plus que moi. Manifestement nos supérieurs sétaient mis daccord.
A lapproche du terme, il ma envoyé une pelisse, de la loutre, et des petits habits pour le bébé. Les copines du foyer se sont précipitées, elles nen croyaient pas leurs yeux, rien que du synthétique ! Pendant des mois, jai pleuré dans la layette, ma vie était brisée à jamais.
Puis jai reçu une lettre de Pétia : tout est fini entre nous, tu mas trompé... Je ne sais pas qui lavait mis au courant pour le bébé. Peut-être des voisins jaloux avaient relevé son adresse sur mes lettres ? A moins que les autorités ne sen soient chargées directement ?
Et après ? Rien. Je me suis mariée avec un garçon du chantier. Il boit trop mais à part ça il est gentil. Evidemment on ne peut pas comparer. Pétia, lui, il était allemand, il avait de léducation, il savait se conduire avec les femmes. Seul le manteau me reste, il est indestructible. Parfois jy enfouis mon visage pour pleurer :
"Dis voir petit salopard, tu ne pourrais pas tabîmer un peu, tomber en morceaux que je puisse oublier ?"
Je nai pas le courage de le vendre, tous ces souvenirs...
Nélia, la calme, la sombre Nélia, professeur de musique, est perdue dans ses pensées :
"La loutre, cest inusable, ma mère a porté une pelisse de loutre pendant toute la guerre, et il en restait encore assez pour me faire un col."
"Ça na rien détonnant ! dit Olga en souriant. Quatre ans ce nest pas long pour de la fourrure, la mienne est comme neuve."
"Ça dépend de ce quon en fait. Celle dont je parle a été portée dans un souterrain, a traîné sur un châlit dans un camp de concentration, elle ma même cachée des nazis."
"Vous pourriez nous raconter cette histoire ?" demande Emma.
Mais les yeux de Nélia sont pleins de larmes, elle hoche la tête :
"Une autre fois si vous voulez, pas maintenant, je ne peux pas..."
Larissa se dresse alors sur son lit : "Eh bien, moi, je vais vous raconter mon premier amour, vous voulez ?"
"Oui, oui", crient les femmes. Larissa avait éveillé lattention de toute la chambre par son indépendance desprit et sa gentillesse. Personne ne lui rendait visite sauf quelques rares collègues, mais elle ne paraissait pas en souffrir. Les femmes étaient curieuses de savoir doù lui venait cette fierté et cette confiance en elle. Elle réfléchit un instant puis se lança.
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