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  Le décaméron des femmes
  
 


Artiste(s) :  Julia VOZNESENSKAYA

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 24,09 €

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Textes russes
octobre 1988 / 11,5 x 21,7 / 416 pages  
 
 
 

Elles sont dix accouchées qu’une épidémie retient dans une maternité de Leningrad. L’une d’elles propose ce divertissement : parler sans façon, puisqu’on est entre femmes, des choses de l’amour. Aussitôt commence la première "journée" de ce Décaméron qui s’inspire librement du fameux livre de Boccace. Tour à tour, Valentina, Natacha, Zina "la zonarde" et les autres — qui toutes sont issues de milieux différents — y vont de leurs histoires, parfois de leurs confessions. Tendre ou impudique, grave ou truculent, le livre ne cesse de varier les tons au gré de leurs aventures. Et c’est discrètement, dans les interstices, que s’esquissent peu à peu l’empreinte de l’Histoire… et celle du régime. L’auteur, Julia Voznesenskaya, dut s’exiler d’URSS en 1980. Nul doute que cette sulfureuse anatomie des passions — qu’elle fit paraître seulement en 1985, en Allemagne — n’aurait en rien atténué sa disgrâce.


"Quelle maison de fous", enrage Emma

"Quelle maison de fous", enrage Emma. Elle se tourne sur le ventre, coince son livre — Le Décaméron — entre ses coudes, tire son oreiller sur sa tête et essaie de se concentrer.

Elle travaille à sa mise en scène. En entrant dans la salle, les spectateurs ne seraient pas accueillis par les ouvreuses habituelles mais par des moines au capuchon rabattu sur les yeux. Ils contrôleraient leurs billets, les placeraient dans la salle obscure, éclaireraient les travées et les numéros des fauteuils avec des lanternes à l’ancienne. (Il faudra faire un saut à l’Ermitage pour chercher un modèle et prendre des croquis.)

La scène serait ouverte, faiblement éclairée par une lune bleuâtre. Le décor représenterait une place à Florence, l’ombre d’une fontaine, un porche d’église surmonté de l’inscription Memento mori : souviens-toi que tu dois mourir. De temps en temps, les moines chargés de ramasser les cadavres traversent le plateau avec leur charrette. Une cloche... Il faut absolument une cloche du début à la fin — pour qui sonne le glas — et que dès l’ouverture... avant même l’ouverture du rideau, la mort plane dans la salle. Sur cette toile de fond, dix joyeux drilles se racontent leurs histoires.

Oui, c’est assez loufoque ! Partout la peste, la mort, la misère, et au milieu du désastre, ce groupe de gentilshommes, leurs dames, leurs rires, leurs romances, leurs gaudrioles...

Nous ici, nous ne souffrons pas de la peste mais d’une banale maladie de peau — il s’en déclare très souvent dans les maternités — et voilà ! c’est l’hystérie, les crises de larmes... Le monde a-t-il donc tellement dégénéré ? Ah ! les bonnes femmes ! Elles sont bien impatientes de commencer les lessives ! Moi j’ai la nausée rien que d’y penser : trente pointes, trente couches et l’hiver autant de molletons, le tout à faire bouillir et à repasser des deux côtés ! Il y a de quoi devenir folle ! A l’Ouest, ils utilisent depuis longtemps des couches jetables et des culottes en plastique. Notre peuple est censé faire de l’espionnage industriel, on pourrait nous rapporter des choses utiles de temps en temps ! Mais non, toujours l’électronique... "Oh ! les filles, vous ne pourriez pas chialer à tour de rôle ? J’ai des moustiques dans les oreilles ! A force de vous tracasser, vous allez vous tarir le lait et vous serez bien avancées."

Cet éclat vient de Zina, une "femme sans domicile fixe" selon l’expression consacrée qu’emploient les médecins à la visite. Autrement dit une vagabonde. Personne ne lui rend visite, rien ne la presse de quitter la maternité.

"Si au moins on avait quelque chose à penser, quelque chose d’intéressant", soupire Irina, une petite boulotte que toutes appellent Irichka pour sa bonhommie et son humeur égale.

Emma a une illumination : "Dites voir les petites mamans, vous connaissez Le Décaméron ?

Elle brandit au-dessus de sa tête un gros livre à la couverture rutilante. Evidemment, la moitié d’entre elles l’avaient lu.

"Pour les autres je résume : pendant une épidémie de peste, dix garçons et filles quittent la ville pour se mettre en quarantaine, comme nous. Chaque jour, ils se racontent des histoires sur la vie, les ruses des amants, les tragédies causées par l’amour... Pourquoi n’en ferions-nous pas autant ?"

Elles n’attendaient que ça pour abandonner leurs éternelles anecdotes et problèmes familiaux.

 

PREMIER JOUR

 

PAR LEQUEL TOUT COMMENCE. LA MAJORITÉ DES LIVRES CONNUS SONT AINSI FAITS, ON POURRAIT DIFFICILEMENT EN CITER QUI COMMENCERAIENT PAR LE DERNIER CHAPITRE, CE N’EST DONC PAS CE QUE NOUS RETIENDRONS MAIS PLUTÔT QU’AYANT DÉCIDÉ DE SE RACONTER LEURS HISTOIRES, LES FEMMES ONT ATTAQUÉ PAR LE PREMIER AMOUR

S’étant mises d’accord pour se livrer leur intimité, elles devaient forcément commencer par là. Donc après une courte introduction que vous ne sauterez pas, s’il vous plaît, vous attaquerez notre livre par la première histoire du premier amour.


"D’accord pour commencer par le commencement, mais j’aimerais passer en dernier, je suis trop timide pour engager la partie", annonce Irichka.

Zina réplique : "Je ne vois pas ce qui vous intimide, nous sommes entre femmes, nous aimons toutes avec le même organe."

"Quel organe ?" demande avec un clin d’œil une blonde tapageuse au prénom étranger : Albina.

"Le cœur bien sûr !" Valentina coupe la parole à Zina, c’est plus sûr. Elle fait partie de la nomenclature comme il apparaîtra plus tard.

"Oh, le cœur !" articule mollement Albina qui bâille avec indifférence pour taquiner Valentina. En fait elle est très excitée par l’idée des histoires et ses yeux brillent d’impatience. Mais Valentina insiste :

"Je ne comprends pas pourquoi le mot amour déclenche toujours des ricanements grossiers, dans notre pays, c’est pourtant un sujet d’intérêt national car il est la base de la famille et la famille est la cellule fondamentale de l’Etat."

"Très juste", renchérit Olga, une ouvrière du chantier naval de l’Amirauté intervenant pour la première fois. "Deux Etats se sont même entremis dans mon premier amour, l’Union soviétique et l’Allemagne de l’Est, c’est pour dire !"

"Pas possible ! Raconte, Olga... Oui... Raconte-nous !..." s’exclament les femmes, s’asseyant dans leur lit pour mieux écouter. Sans se faire prier, Olga donne le coup d’envoi.

 

PREMIÈRE HISTOIRE

Racontée par Olga Zaïtseva, ouvrière au chantier de l’Amirauté. Comment, entre un constructeur allemand et une ouvrière soviétique, se noua un amour dans la ligne de l’internationalisme prolétarien qui se termina par une fausse-couche bien que les autorités des deux Etats s’en soient mêlées.

Mon premier amour fut... on pourrait dire... dissident. Je travaillais à l’Amirauté, à l’atelier de meubles, au vernissage. Je gagnais bien ma vie, rien à redire, mais la direction m’avait à l’œil. Une place dans un centre de vacances ? Un tour de faveur dans l’attribution d’un appartement ? N’importe qui avait une chance de les obtenir sauf Zaïtseva. Et vous savez pourquoi ? Parce que le fiancé de Zaïtseva était allemand. Allemagne de l’Est, bien sûr, mais quand même.

Il y a presque dix ans de cela. Notre chantier construisait un pétrolier pour eux. C’était un projet russo-allemand... Oh ! pardon ! Soviéto-allemand : ils faisaient la coque et les moteurs, nous le montage. De part et d’autre régnait la saine émulation socialiste et le bateau fut terminé avec six mois d’avance sur le plan. Plus huit autres pour éliminer les malfaçons. Tantôt on nous renvoyait le pétrolier avec ses constructeurs allemands, tantôt c’était nous qui voguions vers Rostock, son port d’attache, et tout le monde restait à bord pour finir le travail. On naviguait ainsi entre Leningrad et Rostock, on fraternisait, on tombait amoureux. Le mien s’appelait Peter, un mécanicien... Pétia comme on dit chez nous. Il était propre, gentil, sérieux, il parlait russe, nous avions un seul point de désaccord : Dieu. Il reste encore pas mal de croyants en Allemagne de l’Est, après tout, ils nous ont rejoints il n’y a pas si longtemps ! Aussi, quand je me suis retrouvée enceinte, il n’a jamais envisagé l’avortement. Il s’est précipité chez ses supérieurs pour demander une autorisation de mariage qu’il a eue sans aucun problème. De mon côté c’était une autre paire de manches. On m’a licenciée, traînée devant le Comité du Parti, le Comité local, le comité de je ne sais quoi encore. Ils voulaient me convaincre de laisser tomber. Ils m’ont même ordonné carrément : "Fais-toi avorter, on ne te laissera jamais partir, ton fritz n’a qu’à rester ici."

Facile à dire ! A Rostock, Pétia avait ses parents, ses frères et sœurs, une petite maison avec un jardin tandis que moi ici, je vivais en dortoir, je n’avais personne — je suis orpheline —, je ne possédais rien. Pour quelle vie de rêve allais-je lui faire quitter son Allemagne ?

"Donnez-nous au moins un appartement où vivre ensemble ou même une chambre, j’aurai peut-être une chance de le retenir !"

"Oh ! la petite maline ! Si on te donne un appartement, toutes les filles vont vouloir se mettre avec des étrangers."

Ils m’ont tellement harcelée que j’ai fait une fausse-couche au cinquième mois. Un petit garçon. Ils voulaient que j’avorte ? C’était fait. Mais maintenant il fallait avertir Pétia et je n’en avais pas le courage. S’il m’abandonnait ? Lui qui là-bas remuait ciel et terre, couvrait de formulaires l’Allemagne et l’Union soviétique. Il ne réussissait d’ailleurs pas plus que moi. Manifestement nos supérieurs s’étaient mis d’accord.

A l’approche du terme, il m’a envoyé une pelisse, de la loutre, et des petits habits pour le bébé. Les copines du foyer se sont précipitées, elles n’en croyaient pas leurs yeux, rien que du synthétique ! Pendant des mois, j’ai pleuré dans la layette, ma vie était brisée à jamais.

Puis j’ai reçu une lettre de Pétia : tout est fini entre nous, tu m’as trompé... Je ne sais pas qui l’avait mis au courant pour le bébé. Peut-être des voisins jaloux avaient relevé son adresse sur mes lettres ? A moins que les autorités ne s’en soient chargées directement ?

Et après ? Rien. Je me suis mariée avec un garçon du chantier. Il boit trop mais à part ça il est gentil. Evidemment on ne peut pas comparer. Pétia, lui, il était allemand, il avait de l’éducation, il savait se conduire avec les femmes. Seul le manteau me reste, il est indestructible. Parfois j’y enfouis mon visage pour pleurer :

"Dis voir petit salopard, tu ne pourrais pas t’abîmer un peu, tomber en morceaux que je puisse oublier ?"

Je n’ai pas le courage de le vendre, tous ces souvenirs...

 

Nélia, la calme, la sombre Nélia, professeur de musique, est perdue dans ses pensées :

"La loutre, c’est inusable, ma mère a porté une pelisse de loutre pendant toute la guerre, et il en restait encore assez pour me faire un col."

"Ça n’a rien d’étonnant ! dit Olga en souriant. Quatre ans ce n’est pas long pour de la fourrure, la mienne est comme neuve."

"Ça dépend de ce qu’on en fait. Celle dont je parle a été portée dans un souterrain, a traîné sur un châlit dans un camp de concentration, elle m’a même cachée des nazis."

"Vous pourriez nous raconter cette histoire ?" demande Emma.

Mais les yeux de Nélia sont pleins de larmes, elle hoche la tête :

"Une autre fois si vous voulez, pas maintenant, je ne peux pas..."

Larissa se dresse alors sur son lit : "Eh bien, moi, je vais vous raconter mon premier amour, vous voulez ?"

"Oui, oui", crient les femmes. Larissa avait éveillé l’attention de toute la chambre par son indépendance d’esprit et sa gentillesse. Personne ne lui rendait visite sauf quelques rares collègues, mais elle ne paraissait pas en souffrir. Les femmes étaient curieuses de savoir d’où lui venait cette fierté et cette confiance en elle. Elle réfléchit un instant puis se lança.

 
 
 
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