Le théâtre à litalienne est une réalité bien vivante qui, comme tout grand outil élaboré, englobe son passé dans son présent et développe une technique évolutive qui contient autant de pratiques que de significations. En partant des termes de son vocabulaire, Alain Roy, scénographe en exercice, non seulement explique mais aussi analyse et commente ce qui, au-delà dune machine à faire du spectacle, exprime une vision du monde, de lart, du théâtre, propre à éclairer les amateurs et les professionnels autant quà faire rêver les poètes.
Et lon commence à entrevoir pourquoi et comment lhomme a déployé tant dingéniosité pour fabriquer de lillusion et de léphémère, illustrations à lappui
JEAN-PIERRE MIQUEL
A
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ABAT-SON
Cest un panneau, utilisé en série, pour corriger lacoustique dans la cage de scène. Il sagit de panneaux généralement lourds (contre-plaqué ou aggloméré dau moins 22 millimètres dépaisseur) que lon suspend au gril à une hauteur voulue, en biais et selon un angle de 45 degrés par rapport au plancher. Disposés en demi-cercles, ils constituent une sorte de parabole brisée qui évite la déperdition du son dans les cintres et le projette vers la salle. En général ces "abat-son" ont leur rive basse posée sur la tête dun châssis (lourd lui aussi) posé sur le plancher de scène. Un plafond horizontal et lourd venant sencastrer entre les rives hautes de ces mêmes abat-son complète cet équipement destiné plus particulièrement aux spectacles musicaux et lyriques. Cet ensemble plafond, abat-son et châssis forme un studio qui est, souvent, décoré. (Le Conservatoire national supérieur dart dramatique en possède un magnifique.)
ABOYEUR
Ce mot comporte deux acceptions :
1. Cétait le régisseur qui était chargé de prévenir les comédiens de leur prochaine entrée en scène. Cette fonction était particulièrement nécessaire dans les opéras et les grands spectacles où la distribution abondante pouvait atteindre plus de cent personnes. Aujourdhui ce métier a disparu ou presque avec lavènement des systèmes interphoniques.
2. Cétait aussi une sorte de bonimenteur qui, devant les théâtres, particulièrement ceux des boulevards et des foires, interpellait les passants pour les inciter à venir voir le spectacle.
ACCESSOIRE
Les accessoires sont tous les objets qui entrent en scène avant ou pendant le spectacle et qui ne sont pas des éléments de costumes ou de décors. Evidemment la limite entre accessoire et élément de décor peut être floue : un tabouret est-il un accessoire ou un élément de décor proprement dit ?
Ces accessoires sont la plupart du temps très difficiles à fabriquer ou à trouver. Pour une même pièce ils peuvent être très nombreux. La régie de ces accessoires devient alors une fonction très importante et délicate qui nécessite un grand sens de lorganisation.
Dans chaque théâtre il existe presque toujours un "magasin des accessoires", souvent jalousement gardé par laccessoiriste.
ADOSSER
Cest le mot que lon emploiera pour indiquer que lon pose un châssis, une perche ou un autre objet contre un mur ou un pilier et ceci afin de ne pas confondre avec le mot "appuyer" qui, en général, a le sens susdit, mais qui au "théâtre à litalienne" en a un autre.
ALLEMANDE (à l)
On dit dun rideau en général, et plus particulièrement dun rideau de scène, quil est "à lallemande" lorsque, pour découvrir la scène, il monte directement dans les cintres. Ce rideau est dune seule pièce, il peut être plissé ou plat.
N. B. : on dit aussi parfois dun tel rideau quil est "à guillotine".
Une équipe peut être "à lallemande".
Cf. planche 9.
ÂME
Lâme est une poutre (le plus souvent en bois dur, comme le chêne) de section carrée à grosses languettes, qui coulisse verticalement dans une cassette servant de guide, grâce à un système de treuil. Cet ensemble est installé dans les dessous de la scène, en position verticale. Sur lâme on fixe les montants ou mâts des fermes qui doivent apparaître des dessous sur le plateau au travers des fausses-rues. Ces âmes sutilisent aussi pour faire monter les tampons des trappes dapparition dans les rues. Date dapparition : XVIIe siècle.
Cf. planches 1 et 16.
AMPHITHÉÂTRE
Ce mot semploie pour désigner une disposition du public en gradins : chaque rangée de sièges est surélevée par rapport à la précédente, pour permettre, cela va de soi, une meilleure vision des spectateurs. Ces rangées peuvent être rectilignes, courbes et même demi-circulaires. Ce mot est dorigine grecque, car ce sont les Grecs de lAntiquité qui, les premiers, élaborèrent cette disposition du public. Dans les théâtres à litalienne, cette disposition peut exister au parterre (partiellement ou totalement) mais aussi aux balcons.
Remarquons que lamphithéâtre a, peu à peu, pénétré les salles à litalienne jusquà lenvahissement général comme au Théâtre Sarah-Bernhardt à Paris, devenu du même coup Théâtre de la Ville. Lun des premiers théâtres de la capitale, le Petit-Bourbon, fut aménagé de la sorte en 1564 : "Cétait une salle rectangulaire encadrée de gradins en amphithéâtre surplombés par des galeries
" En 1689, lorsque dOrbay construisit lhôtel des Comédiens pour la récente Comédie-Française, il aménagea un parterre en pente douce (où lon se tenait debout) prolongé dun amphithéâtre (où lon était assis), ce qui constitua une grande innovation alors fort appréciée.
APOTHÉOSE
Dans les spectacles "féeriques", cest le dernier tableau, celui qui fait appel à la machinerie la plus complexe, au plus grand nombre de figurants et de costumes, et à la mise en scène la plus spectaculaire. Il pouvait même être accompagné dun feu dartifice. Normalement, cette apothéose conduisait surtout à lenvol dun ou de plusieurs héros vers lOlympe, où étaient les dieux. Au théâtre à litalienne une apothéose commençait souvent par un mouvement ascendant de machines, de figurants, de personnages et de décorations venant des dessous ; puis le ou les héros continuaient ce mouvement en senvolant vers les cintres. Ces apothéoses nexistent plus aujourdhui que dans les revues de music-hall.
APPAREIL À VENT
Machine archaïque aujourdhui remplacée par les multiples systèmes de sonorisation électro-acoustique. Elle était constituée dun cylindre de bois dun diamètre denviron 40 centimètres et dune longueur variable de 50 à 100 centimètres. La surface du cylindre était hérissée de lames de bois, lensemble fixé horizontalement sur un bâti pouvait tourner à laide dune manivelle. En tournant, les lames de bois frottaient sur une toile de soie tendue au-dessus du cylindre : le bruit produit par ce frottement imitait le vent
plus ou moins violent selon la vitesse de rotation du cylindre. Notons que cet appareil fut également très utilisé au théâtre élisabéthain.
APPARITION
On appelle "apparition" la manuvre et son résultat consistant à faire surgir dans lespace scénique un personnage ou un élément de décor de manière inattendue, subite et inexpliquée (ou presque) par le public. Ainsi une apparition vient le plus souvent des dessous au moyen dune trappe à apparition, ou des dessus par les vols. Lapparition est un procédé propre à faire naître la surprise et lenchantement, qui fut très apprécié jusquà la fin du siècle dernier mais qui ne sutilise presque plus aujourdhui.
Cf. planche 16.
APPELER
Terme typique du théâtre à litalienne. Il signifiait que lon donnait à des éléments de décor généralement les châssis de coulisse un mouvement vers le centre de la scène, nommé "théâtre". Les châssis de coulisse prêts à apparaître pour le changement de décor étaient "appelés vers le théâtre" ou tout simplement "appelés" le contraire de ce mot étant : "reculés".
APPUYER
Ce terme spécifique semploie très couramment pour signifier que lon fait monter du plateau vers le cintre un élément de décor (une perche, un châssis, un rideau, etc.), et ce à laide des équipes classiques ou des treuils divers, manuels ou électriques. Le contraire dappuyer est "charger".
N. B. : pour quon appuie, au sens habituel du terme, un châssis ou un autre objet contre un mur, on emploie le mot "adosser".
ARCHIVOLTE
1. A lorigine cest un terme darchitecture. On lutilise fréquemment au théâtre dans la construction des décors. Cest le plafond concave dune arche, sa voûte, que lon construit en épaisseur par exemple au-dessus dune porte ou dune fenêtre généralement en cintrant un contre-plaqué de faible épaisseur.
2. Souvent les architectes des théâtres à litalienne construisaient juste au-dessus de lavant-scène, entre la salle et le cadre de scène et dans le juste prolongement de celui-ci, une "archivolte" à caissons pour donner une meilleure acoustique au théâtre lui-même. Cest Claude-Nicolas Ledoux qui prit le premier cette initiative lors de la construction du Théâtre de Besançon en 1784.
ARRIÈRE-SCÈNE
Comme son nom même le dit, cest la partie de la scène qui est en arrière de la scène proprement dite. Généralement elle est plus petite que la scène elle-même (dans ses trois dimensions).
Elle peut servir de dépôt à décors (dans lactuelle Comédie-Française, on y a installé les tas à décors), ou encore à approfondir la scène en cas de besoin. Elle est souvent équipée dans ses dessous et ses dessus. Elle a aussi beaucoup servi au XIXe siècle de local à feu dartifice (que lon tirait au cours ou à la fin des spectacles).
Il semble que ce soit Claude-Nicolas Ledoux qui, le premier, ait conçu cette extension de la scène. Dans le même temps, Victor Louis en construisit une à Bordeaux mais quasiment embryonnaire. Notons enfin que Garnier aménagea une arrière-scène très sophistiquée, le "foyer de la danse", qui double presque la profondeur de la salle, et même, virtuellement, davantage, puisque les murs, revêtus de miroirs, donnent au public limpression dinfini. Dans tous les cas le plancher de larrière-scène est le prolongement même de celui de la scène.
Cf. planche 14.
ASCENSION
Cest la manuvre qui consiste à faire disparaître un personnage en lenlevant vers les cintres. Lacteur suspendu, pourvu dun harnais ou installé sur une machine, est hissé à partir du plancher de scène grâce à une équipe ou un treuil. Cette ascension peut être verticale ou oblique.
Cette manuvre était pratiquée dune façon certainement rudimentaire chez les Grecs de lAntiquité. Au Moyen Age, on a souvent vu le Christ senvoler de la même manière vers les cieux. Enfin aux XVIIe et XVIIIe siècles, lascension était couramment présentée dans les théâtres à litalienne comme le point culminant du spectacle.
ASSEMBLAGE
Terme de menuisier qui indique quon assemble entre elles et durablement deux pièces de bois. Il faut demblée préciser que la menuiserie de théâtre diffère de la menuiserie classique par le fait quelle utilise beaucoup de clous et ceci parce que lon na pas besoin au théâtre de la même solidité et de la même finition. La menuiserie, au théâtre à litalienne, porte aussi lappellation de "construction à litalienne". Celle-ci consiste essentiellement à savoir faire lassemblage quil faut là où il faut, la plupart du temps très vite, et souvent sur le plateau lui-même. Peu à peu, les constructeurs de décors ont mis au point des assemblages spécifiques que voici :
Assemblage à cul-nu. Cest le plus simple, il a la même fonction que lassemblage à talon. Très rapide à construire, on le fabrique sur la scène même quand on juge quil faut agir vite. On doit absolument le doubler dun mouchoir.
Assemblage à enfourchement. Cest encore un assemblage de menuiserie classique pour assembler en bout et à angle droit deux planches, par exemple pour la confection dun tiroir.
Assemblage à mi-bois. Ce système est utilisé pour confectionner les angles dun châssis : ce qui nexclut pas de doubler ceux-ci à laide décharpes ou de mouchoirs. On lutilise également pour construire les angles des fermes de praticables.
Assemblage à paume. Comme son appellation le dit, il sert à fixer la paume aux montants du châssis. Cet assemblage spécifique sexplique doublement : dabord, cette paume (ou "main de singe"), qui est lentretoise servant à soulever le châssis, ne doit pas affaiblir par un mi-bois, à lendroit de lassemblage, les montants auxquels elle est fixée ; ensuite, il importe de laisser un espace entre la toile du châssis et la paume pour que le machiniste puisse lempoigner (cest-à-dire : glisser la "paume" de sa main entre lentretoise portant ce nom et la toile) sans déformer cette même toile.
Assemblage à queue droite. Système plus spécifique au théâtre, pour assembler bout à bout deux battants ou chevrons voir illustration
Assemblage à sifflet. Même fonction que le précédent mais plus rudimentaire. On lutilise surtout pour réaliser les grandes longueurs de battants lors de la confection des châssis de grande hauteur. Lassemblage à sifflet consiste à tailler en long biseau (20 à 30 centimètres) lextrémité des deux battants à assembler, selon des angles supplémentaires. Puis on colle ces deux biseaux lun sur lautre. Ce collage, réparti sur 20 ou 30 centimètres, évite une faiblesse en un point précis et, donc, prévient les cassures brutales lors du déplacement de ces châssis.
Assemblage à talon. Cest lassemblage classique pour fixer les traverses (ou entretoises) aux montants verticaux dun châssis. Il est également préférable de le renforcer par un mouchoir. Mais attention, la première traverse, au-dessus du patin, se fixe différemment et selon lassemblage "à paume" décrit ci-dessus.
Assemblage à tenon et mortaise. Cest un assemblage de menuiserie classique quon pratique dans les ateliers du théâtre. Il est à la fois le plus robuste et le plus esthétique, surtout si on le consolide grâce à une cheville cruciforme métallique, ou ronde en bois, et quon le colle. Il demande de la part du constructeur une très bonne qualification, et un outillage adéquat.
Cf. planches 2, 3.
ASSEOIR
Après quun rideau suspendu à une perche a été parfaitement mis en place, son pied étant à ras du plancher de scène, pour "lasseoir" on le charge d1 ou 2 centimètres. De cette façon, sa bavette plisse légèrement sur le plancher, assurant la continuité du rideau avec celui-ci. Il devient alors impossible pour le public de voir de la lumière ou des mouvements derrière le rideau, entre le bas de celui-ci et le plancher.
AVANT-SCÈNE
Cest la partie solidaire de la scène visible du public lorsque le rideau de scène est fermé. Le bord de lavant-scène peut être droit, en ligne brisée, curviligne et même en demi-cercle. Ce bord est souvent appelé nez-de-scène et cest là quon a longtemps installé la rampe. La profondeur de lavant-scène, du nez-de-scène au rideau, varie : elle peut être faible (à peine 1 mètre) mais peut aussi être importante (autant que la profondeur de scène derrière le rideau). Dans ce dernier cas, nous touchons à un des critères du théâtre à litalienne : en effet, les Italiens, surtout au XVIIIe siècle, construisaient des avant-scènes qui atteignaient parfois le milieu du parterre. Leur préoccupation était surtout dordre lyrique : cest-à-dire que ces grandes avant-scènes permettaient aux chanteurs qui les occupaient dêtre mieux entendus.
Les Français, beaucoup plus friands de comédie et de tragédie, ont moins utilisé et donc moins construit ces avant-scènes. Nous possédons un exemple typique de lévolution régressive de cette avant-scène dans le magnifique théâtre du Conservatoire national supérieur dart dramatique qui, à lorigine, fut conçu pour lart lyrique ; la profondeur de son avant-scène était alors de 6 mètres ; en 1989, lors de sa rénovation, elle a été ramenée à 2 mètres, son utilisation étant devenue presque exclusivement dramatique. Souvent, le plancher de lavant-scène est mobile pour couvrir ou découvrir une fosse dorchestre.
La tentation est grande de comparer lavant-scène au "proskênion" du théâtre antique grec. Mais il faut considérer que ce "proskênion" était laire de jeu exclusif des acteurs, et quen fait, le public ne voyait pas la "skênê" ou scène qui, dissimulée par un rideau ou un mur, servait de coulisses.
Dans les premiers théâtres italiens construits au XVIe siècle par Serlio et Palladio, cette avant-scène est horizontale, tandis que, derrière elle, se situe un plancher incliné de 8 à 10 % sur lequel est placé un décor construit en perspective, non pratiqué par les comédiens, et appelé prospettiva. Avant-scène enfin, peut, dans certains théâtres, désigner le rideau de scène (ou davant-scène), celui que le public voit dabord quand il entre dans la salle.
Cf. planche 14.
AVEUGLEURS
Projecteurs ou rampes que lon braque sur le public pendant un changement de décor. Brusquement ébloui, et même aveuglé, le spectateur ne voit pas ou très mal ce qui se passe sur le plateau. Ce procédé, par trop agressif, est de moins en moins utilisé. |