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PARCOURIR
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En attendant un ange
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Lettres africaines Traduit de l' anglais (Nigeria) par Elise ARGAUD avril 2004 / 11,5 x 21,7 / 300 pages |
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Lomba
Au milieu de sa deuxième année de prison, Lomba parvint à
se procurer du papier et un crayon et commença à tenir un journal.
Ce n’était pas chose facile. Il lui fallait écrire en secret,
en général le matin tôt quand les surveillants de nuit,
fatigués d’épier à travers les barreaux de la porte,
attendaient avec impatience l’équipe qui prenait la relève.
En tête de la plupart des passages de son journal, il indique simplement
le jour de la semaine ; les dates exactes, quand il les mentionne, sont souvent
incorrectes. Son journal commence en juillet 1997, un vendredi.
*
Vendredi, juillet
1997
Aujourd’hui,
je commence à tenir un journal, pour dire tout ce que j’ai à
dire, me le dire à moi-même, car ici en prison il n’y a personne
pour écouter. Je m’exprime. C’est ça qui me retient
de me mettre debout au centre de cette cellule et de hurler de toutes mes forces.
Qui me retient de bondir brusquement et de me cogner encore et encore la tête
contre les murs. La prison fait plus qu’enchaîner nos mains et nos
pieds, elle nous prive de notre voix.
Je m’exprime. Je laisse mon esprit s’envoler loin de ces murs, à
la recherche de briques venues d’ailleurs avec lesquelles je tente de
construire une cellule plus supportable à l’intérieur de
celle que j’occupe. Prison. Prisonner. Emprisonner. Prisonnier. Tu vois
? Je parle de ma situation avec dérision, afin de diminuer ainsi le poids
de ces murs sur mes épaules et de redécouvrir mon identité
réduite à néant. Ici, en prison, la perte de soi s’exprime
souvent par la colère. Pour le prisonnier en proie à la frustration,
la colère est une tentative pour cristalliser à nouveau son moi
qui se dissout petit à petit. La colère s’insinue en soi,
comme le crépuscule se substituant à la lumière du jour.
Elle s’accumule silencieusement jusqu’à produire un jour
une explosion de violence, sans prévenir. Durant mon premier mois de
prison, c’était arrivé sous mes yeux. Sans qu’il y
ait eu provocation, un prisonnier avait attaqué aux toilettes un gardien
peu vigilant. En sortant d’une cabine de douche, il s’était
retrouvé face à celui qui surveillait les ablutions matinales.
Tout d’un coup, il s’était jeté sur lui et, s’accrochant
à son cou, l’avait entraîné par terre dans l’eau
noire et visqueuse qui coulait de la rigole venant des latrines. Il bourra de
coups le visage médusé avant que d’autres surveillants n’arrivent
et ne l’emmènent de force. Ceux-ci le passèrent à
tabac avant de l’envoyer en cellule d’isolement.
Parfois, la colère s’en va aussi brusquement qu’elle était
venue ; alors, on accède à un état d’acceptation
sereine. On se rend compte de la totale puérilité de cette colère
: c’était comme de l’acide, rien d’autre, comme un
cancer dévorant nos entrailles dans l’obscurité. On en vient
à accepter l’inexorabilité de notre destin et, par suite,
on apprend l’art de la ruse. On apprend des façons de survivre
– survivre à la froide banalité des murs qui nous entourent,
à l’incessant harcèlement de la part des surveillants ;
on apprend à cacher de l’argent dans son anus, à tenir une
cigarette à l’intérieur de sa bouche sans la mouiller. Et
chaque jour où l’on survit est une victoire sur le geôlier,
un acte de lutte en faveur de la liberté.
Ma colère dura une année entière. Je me rappelle du jour
exact où elle me quitta. C’était un samedi, le lendemain
d’une tentative d’évasion par deux prisonniers reconnus coupables
de meurtre. Ce jour-là, les surveillants s’étaient montrés
plus brutaux que de coutume et les détenus étaient sur des charbons
ardents, ne sachant d’où le prochain coup allait pleuvoir. Alignés
dans notre cellule, nous avions attendu pendant des heures que le directeur
de la prison vînt nous parler. Lorsqu’il arriva, ses sourcils étaient
froncés comme un masque de pierre et ses yeux rouges lançaient
des flammes. Il arpenta la pièce devant nous en nous assénant
méthodiquement ses phrases dures et hachées. Nous écoutâmes
la tête baissée et le cœur tremblant.
Dès qu’il fut parti, un détenu, tout juste revenu d’une
semaine en cellule d’isolement, fondit en larmes. Ses mains tremblaient
comme si elles étaient animées d’une vie propre.
“Que va-t-il nous arriver maintenant ? gémit-il en allant de l’un
à l’autre, scrutant le visage de chacun sans attendre de réponse.
Nous allons être punis. Si je retourne là-bas j’en mourrai.
Je ne peux pas. Je ne peux pas.”
Il se trouvait maintenant devant moi, maigre masse couverte d’eczéma
et de teigne. Je me dis qu’il ne pouvait avoir plus de vingt ans ; qu’avait-il
fait pour finir dans ce cachot ? Alors, sans réfléchir, je tendis
le bras et lui tapotais l’épaule. Je lui souris même. Avec
une confiance en l’avenir que je ne ressentais pas, je lui dis gentiment
: “Personne ne va te renvoyer là-bas.” Il s’effondra
dans mes bras, inondant ma chemise de larmes, de morve et de salive. Je lui
répétais inlassablement : “Ça va aller.” C’est
ce jour-là que la colère m’a quitté.
*
Durant les deux
mois et plus pendant lesquels il écrivit avant qu’on le découvre
et qu’on lui retire son journal, Lomba parvint à ajouter un très
grand nombre de passages. Il y avait de longs monologues intérieurs décousus,
ainsi que beaucoup de poèmes et de lettres adressées à
diverses personnes faisant partie de sa vie avant la prison, qui était
devenue à ce moment-là assez floue – autant de lettres qu’il
ne pouvait avoir eu l’intention d’envoyer. Ces poèmes, d’amour
pour la plupart, étaient des réminiscences d’auteurs étudiés
en classe : Donne, Shakespeare, Graves, Eliot, etc. On comptait aussi quelques
compositions originales récrites de mémoire et beaucoup de créations
nouvelles, des effusions torturées et sentimentales destinées
à des femmes qu’il avait connues et admirées, peut-être
aimées. Il pouvait bien sûr s’agir d’êtres imaginaires,
fabriqués dans la forge de son esprit enfiévré par la prison.
L’un de ces poèmes fait penser à une prière adressée
à un Dieu dont l’existence fortement mise en doute n’en est
pas moins l’objet d’un espoir ardent :
Seigneur, j’ai connu des journées d’un noir de poix
Et des nuits écarlates couleur de sang,
Mais elles s’en sont allées, comme l’eau.
Que celle-ci s’en aille aussi, légère,
Comme un caillou lisse dévalant la colline,
Le long de mon dos, de ma peau, comme une eau apaisante.
Il écrit qu’il avait cette prière sur les lèvres
le jour où la porte de la cellule s’ouvrit subitement et où,
flanqué de deux surveillants munis de matraques, le directeur de la prison
fit son entrée.
*
Lundi, septembre
J’avais attendu
cet instant ; paradoxalement, je l’avais imaginé à l’avance,
les jours passant, avec chaque phrase clandestine que j’écrivais.
Je savais qu’il venait pour moi lorsque je le vis là, debout, paraissant
plus grand que nature, plus grand que cette cellule étroite et basse
de plafond. Les deux chiens qui l’accompagnaient se léchaient les
babines en grondant. Leurs yeux parcouraient avidement la masse des détenus
pétrifiés, surpris assis, debout ou accroupis ; en train de rire,
de froncer les sourcils ou de se gratter – tels des personnages sur des
photographies de films.
“Lomba, un pas en avant !” dit-il tout d’un coup d’une
voix retentissante.
Dans le silence glacial qui régnait, sa voix sonna comme du verre qui
se brise sur du béton, mais sans le tintement. J’étais sur
mon matelas, par terre, le dos appuyé au mur humide. Je me levai et fis
un pas en avant.
Il tourna son visage aux sourcils froncés vers moi :
“Ainsi, Lomba. Vous êtes.
— Oui. C’est moi”, dis-je.
Ma voix ne me fit pas défaut. Alors il fit un signe de tête, presque
imperceptible, aux deux surveillants. Ils bondirent d’un seul mouvement,
pareils à deux chiens de chasse flairant un lièvre. Le premier
se dirigea vers une petite fissure en bas du mur, presque cachée par
mon matelas. Il le repoussa, introduisit deux doigts dans la fente triangulaire
et en retira un épais rouleau de papiers. En le tendant au directeur,
il arborait un air triomphal. Leur indicateur avait été précis.
L’autre chien de chasse tendit la main sans hésiter vers un petit
trou dans le plafond affaissé et auréolé par la pluie,
dont il sortit un autre tube de papiers.
“Cherchez. Encore !” aboya le directeur.
Il déroula les tubes. Il semblait surpris par le nombre de feuilles qu’il
avait en main. Je l’étais aussi. Je ne savais pas que j’avais
autant écrit. Quand ils eurent fait le tour de toutes les fentes et de
tous les trous, les chiens se mirent à flairer mes effets personnels,
puis ils secouèrent le matelas, le reniflèrent, y enfoncèrent
leurs doigts. Ils arrachèrent le tissu en lambeaux qui en recouvrait
l’envers. Il n’y avait pas de papiers. Ils s’emparèrent
ensuite de l’oreiller-sac à dos (une jambe de pantalon en jean
coupée au milieu de la cuisse et nouée à la cheville) et
en vidèrent le contenu sur le sol. Deux chemises élimées,
un pantalon, un peigne en plastique, une brosse à dents, une savonnette
à demi usée et un crayon. Ma vie se résume à cela,
pensai-je. Voilà à quoi j’avais été en fin
de compte réduit, à ces débris subsistant après
l’explosion : un peigne, une brosse à dents, du savon, deux chemises,
un pantalon et un crayon. Ils s’abattirent sur le crayon avant qu’il
ait fini de rouler sur le sol, se cognant presque la tête dans leur hâte.
“Un crayon !” dit le directeur en secouant la tête, exagérant
sa surprise.
Debout, les prisonniers se tenaient serrés en un arc de cercle silencieux.
Il avança le long de la courbe, exhibant les papiers et le crayon en
gloussant.
“Des papiers. Et un crayon. En prison. Vous vous rendez compte ? Dans
ma prison !”
J’étais pris en sandwich entre les deux chiens, regardant le drame
se dérouler en silence. Je me sentais extérieur à la scène.
A ce moment-là, le directeur finit par se tourner vers moi. Il se pencha
un peu en avant, collant son visage contre le mien. Je sentis son odeur râpeuse
; je distinguai les racines blanches des poils de sa moustache soigneusement
teinte.
“Je ne le demanderai. Qu’une seule fois. Qui vous a donné.
Les feuilles de papier ?”
Il parlait ainsi, par phrases tronquées, hachées.
“Je ne sais pas”, dis-je en secouant la tête, essayant de
croiser son regard brûlant.
Certains détenus retinrent leur souffle, choqués. Ils avaient
à tort interprété ma réponse comme une imprudente
audace. Ils croyaient que j’essayais bêtement de protéger
ma source. Mais dans les yeux de quelques autres je lus de la compassion. Ceux-ci
comprenaient que j’avais bel et bien oublié l’origine du
papier.
“Hum”, grogna le directeur.
Il fixait les feuilles dans ses mains sans cesser de les plier et de les déplier.
Je m’étonnais qu’il ne se soit pas encore jeté sur
moi. Peut-être me laissait-il un temps pour reconsidérer ma décision
désespérée de protéger quelqu’un. Le papier.
Il avait pu passer à travers les barreaux de la porte, amené par
le vent-sentinelle qui patrouillait parfois le soir dans la cour de la prison.
Peut-être qu’un surveillant compatissant, lisant sur mon visage
avide mon désir immense de m’exprimer, avait fourré dans
mes mains sans être vu le rouleau de papiers en me dépassant dans
la cour. Peut-être – cela paraît plus probable – les
avais-je achetés à un autre détenu (on peut tout acheter
ici en prison, que ce soit de la marijuana ou une arme). Mais je ne le savais
plus. En prison, les courts-circuits de la mémoire sont un allié
à cultiver à tout prix.
“Je répète. Ma question. Qui vous a donné les papiers
? proféra-t-il d’une voix tonitruante en m’envoyant une salve
de postillons.
— Je ne sais plus”, dis-je en secouant la tête en signe de
dénégation.
Je ne le vis pas, mais il avait dû faire un signe de tête à
l’un des deux cerbères. Tout ce que je sentis fut le coup qui s’abattit
sur ma nuque. Je piquai du nez, abasourdi par la douleur et son caractère
inattendu. Mon visage vint frapper les barreaux de la porte et je tombai devant
les bottes du directeur. Je remarquai du sang là où mon visage
avait touché le sol. J’attendis. Hypnotisé, je fixai le
reflet de mes yeux sur la partie renforcée et lustrée des bottes
au niveau des orteils. L’une d’elles se souleva et atterrit sur
mon cou, écrasant mon visage contre le sol.
“Alors. Tu ne veux pas. Parler. Tu crois que tu es. Un dur, cria-t-il.
Tu te. Trompes. Vingt ans ! Ça fait vingt ans que j’ai affaire
à de pauvres types comme toi. Que cela vous serve d’exemple à
tous. Ne croyez. Pas que vous pouvez me duper. Nous avons nos sources d’information.
Vous ne pouvez pas. Cet insecte va être envoyé en cellule d’isolement
et on va s’occuper de lui comme il faut. Jusqu’à ce. Qu’il
veuille bien. Parler.”
J’imaginai ses yeux parcourant d’un air menaçant la cellule
étriquée, imprimant sa marque dans l’esprit de chacun des
soixante détenus. La pression de la botte sur mon cou s’accentua.
Je sentis une dent se tordre à la racine.
“Ne croyez pas que parce que vous êtes des. Prisonniers politiques
vous êtes intouchables. Faux. Vous êtes tous des rats. Des saboteurs.
Des rats travaillant contre le gouvernement. C’est tout. Des rats.”
Mais le directeur était suffisamment versé dans toutes les techniques
de torture pour ne pas m’envoyer en cellule d’isolement sur-le-champ.
J’attendis deux jours avant qu’ils viennent me chercher, me bandent
les yeux et m’y conduisent. De nuit. Quarante-huit heures. Durant les
premières vingt-quatre heures, j’attendis, les yeux fixés
sur la porte, rassemblant mon courage chaque fois qu’elle s’ouvrait.
Mais ce n’étaient que les cuisiniers apportant le repas, les surveillants
venus compter les détenus avant la nuit ou encore l’équipe
de corvée de tinettes. Durant les vingt-quatre heures suivantes, j’enfonçai
la tête dans ma poitrine et refusai de lever les yeux. J’étais
fatigué. Je refusai de manger, de parler, de bouger. Je me préparai
à la cellule d’isolement.
Ils vinrent, vers dix heures du soir. Les deux chiens. Cognant leurs matraques
contre les barreaux de la porte, criant mon nom, insultant et frappant tous
ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Je me mis debout en toute hâte
avant qu’ils n’arrivent jusqu’à moi, serrant dans ma
main mon sac à dos-jambe de jean en guise de bouclier. La lumière
de la lampe torche me frappa en plein visage.
“Lomba !
— Viens ici ! Remue-toi !
— Allez, dehors tout suite !”
Je me mis à enjamber les corps agités sur le sol. La lumière
tomba sur mon sac à dos.
“C’est quoi ça dans ta main, hein ? C’est où
que tu crois que tu vas prend ça amener ? Donne la chose. Viens ici !
Allez avance !”
Dehors. La porte de la cellule se referma derrière nous en cliquetant.
Tous les bâtiments étaient dans l’obscurité. Seules
les lumières de sécurité accrochées à des
poteaux brillaient aux postes des sentinelles. Au loin, on distinguait le mur
de la prison, immense et implacable, pareil à une montagne. Des tessons
de bouteilles. Des barbelés. Puis ils passèrent le bandeau autour
de ma tête. Mes mains se soulevèrent instinctivement, mais elles
furent retenues, tirées de force derrière mon dos et menottées.
“Suis-moi.”
Il y en avait un devant moi et l’autre derrière, qui me poussait
du bout de sa matraque. Je suivais leur marche en trébuchant. Au début,
il m’était facile de dire où nous étions. Dans la
cour de la prison se trouvaient huit bâtiments. Le nôtre était
le seul réservé aux prisonniers politiques, et autour on en comptait
quatre autres pour les hommes en attente de procès. Sur les trois bâtiments
destinés aux meurtriers reconnus coupables, il y en avait un pour les
condamnés à la prison à vie et un autre, situé loin
de tous, pour les condamnés à mort. A un moment, nous dépassâmes
la pelouse centrale où les surveillants exécutaient leur parade
matinale. Nous tournâmes à gauche vers les bâtiments des
prisonniers reconnus coupables, puis à droite vers… puis encore
à droite, puis tout droit… Je suivais les bottes, désormais
complètement désorienté. Je compris que cette marche forcée
n’avait aucun but, ou plutôt que son but était de ne pas
arriver tout de suite quelque part. Cela faisait partie du supplice. J’avançai.
Encore et toujours. Chaque fois que le surveillant devant moi s’arrêtait
brusquement, je butai sur lui.
“C’est quoi ? Ton zyeux voit pas clair ? Idiot-là !”
Parfois, je les entendais échanger des plaisanteries et glousser d’un
air amusé avec d’autres surveillants. Nous marchâmes pendant
plus d’une demi-heure ; mes pieds chaussés de pantoufles étaient
en sang à force de heurter des pierres. Mes bras attachés derrière
mon dos me faisaient perdre l’équilibre et je tombais souvent,
ce qui me valait des coups de pied et des rappels du bout de la matraque. A
certains endroits, près des poteaux lumineux, j’étais en
mesure de distinguer de brefs miroitements de lumière. A d’autres,
l’obscurité était aussi dense qu’un mur et avait quelque
chose d’inquiétant. Je me rappelai les pas traînants accompagnés
de tintements de chaînes que nous entendions tard le soir par la fenêtre
de notre cellule. Les pas d’êtres abattus qui avancent à
contrecœur. Ceux des futurs pendus se rendant à la chambre de pendaison
ou bien de leurs fantômes qui en revenaient. Nous restions allongés
dans le noir, frappés d’immobilité, cependant que les pas
lents s’éloignaient et finissaient par disparaître.
A un moment donné, nous nous retrouvâmes sur du béton, comme
dans un couloir. Les pas devant moi firent halte. J’attendis. Il y eut
un choc de métal contre métal, puis le crissement de gonds. Une
main saisit mon poignet, du métal froid toucha ma peau tandis qu’on
déverrouillait les menottes. Mes mains se sentirent légères
et soulagées. Je devais me trouver exactement devant la porte de la cellule,
car à peine m’eut-on poussé dans le dos que je trébuchai
à l’intérieur. J’avais toujours le bandeau sur les
yeux, mais je sentis la consistance de l’obscurité changer : elle
était devenue plus épaisse, je dus faire effort pour la traverser
et toucher les murs. Il y avait seulement des parois si rapprochées que
je me sentais comme un homme dans un trou. Je me baissai et reconnus une couchette.
Je m’assis. J’entendis la porte se refermer et des pas s’éloigner.
Quand j’ôtai le bandeau, l’obscurité resta la même,
excepté qu’un peu d’air touchait à présent
mon visage. Je fermai les yeux. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi
sur la couchette, courbé en avant, les pieds meurtris et douloureux posés
sur le sol, les coudes sur les genoux, les yeux clos. Comme si elles avaient
senti à quel point j’étais proche des larmes, les odeurs
sortirent de leurs recoins, secouèrent la poussière de leurs derrières
et se mirent en rang pour faire ma connaissance – c’est-à-dire,
pour me distraire de mes tristes pensées. Je serrai leurs mains l’une
après l’autre : Odeur de Solitude, Odeur de Colère, Odeur
d’Attente, Odeur de Masturbation, Odeur de Peur. Celle qu’on sentait
le mieux était Odeur de Peur. Elle emplissait la petite pièce
du sol au plafond, évinçant les autres. Je ne pleurai pas. J’ouvris
la bouche et, lentement, tel un bouddhiste psalmodiant ses mantras, je priai
:
Que celle-ci s’en aille aussi, légère,
Comme un caillou lisse dévalant la colline,
Le long de mon dos, de ma peau, comme une eau apaisante.
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| | Posté le : 03-10-2011 | |
| | - Note d'appréciation : 2/10 | |
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| | Posté le : 23-09-2011 | |
| | - Note d'appréciation : 1/10 | |
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| | Posté le : 20-09-2011 | |
| | - Note d'appréciation : 4/10 | |
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