123hop  
                                             
  Mon Panier . Panier vide
  
Inscription à la newsletter   
BOUTIQUE
INFORMATION & ACTUALITE
24 mai 2012
Recherche     
       Vous n'êtes pas connecté     
Se connecter / S'enregistrer
 
  
                                           
  PARCOURIR
 
Nos rubriques
 
 
 Tout afficher
 Arts et spectacles
 BD, Jeunesse & Humour
 Les beaux livres
 Art de vivre & Bien-être
 Dictionnaires & encyclopédies
 Savoirs
 Études supérieures
 Histoire
 Littérature
 Nature & Loisirs
 Religions & Spiritualités
 Pays de A à Z
 
 Artiste de A à Z
 
 
  Il me semble désormais que Roger est en Italie
  
 


Artiste(s) :  Frédéric VITOUX

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 7,47 €

     ajouter au panier
 

mars 1986 / 10 x 19 / 64 pages  
 
 
 

Après 1968, quand il démissionna de Positif, cessa de voir les nouveaux films de Robert Aldrich, Richard Brooks ou John Huston,

Après 1968, quand il démissionna de Positif, cessa de voir les nouveaux films de Robert Aldrich, Richard Brooks ou John Huston, et qu’il abandonna à jamais la critique de cinéma, Roger découvrit l’Italie, l’architecture palladienne, l’opéra napolitain, les clairs-obscurs du Caravage, le condottiere de Simone Martini sur les murs du Palazzo pubblico de Sienne, les monstres du jardin Orsini à Bomarzo et les toccatas de Baldassaro Galuppi… Mieux, sa vie, c’est-à-dire ses rêves, ses passions, ses attentes, ses recherches, s’organisèrent autour de la seule Italie. Il nous apprenait, fou de joie, qu’il avait retrouvé chez un bouquiniste du quai des Grands-Augustins le catalogue de l’exposition "Dessins de Goethe en Italie" ou des Lettres de Michel-Ange éditées à Paris en 1926. Et lui qui s’intéressait — distraitement — au football se mit à acheter chaque jour la Gazzetta dello sport car l’Inter de Milan ou la Juventus de Turin étaient parés à ses yeux de plus de prestige que l’A.S. Nancy-Lorraine ou le Stade rennais !

Bien entendu, il prit l’habitude d’aller quatre ou cinq fois par an en Italie. Il entreprit de l’explorer région par région, province par province. Il mettait des mois à préparer ses itinéraires. Il détestait l’imprévu. Il écrivait aux "aziende di turismo" de chaque ville, il se faisait adresser tous les prospectus imaginables, il notait les horaires des cars, retenait des chambres dans les hôtels les plus modestes, non pas tant par économie que parce qu’il se moquait de l’intendance, de son confort ou du qu’en-dira-t-on. Il mit à découvrir l’Italie le même acharnement, la même inépuisable érudition, le même souci du détail, le même bonheur enfin qu’il éprouvait, critique de cinéma, à tout savoir et tout retenir de la filmographie d’Henry King ou d’Humphrey Bogart. Et même pour une exposition sur Raphaël en Toscane, sur Michel-Ange à Rome ou sur Palladio en Vénétie, il filait le temps d’un week-end, quittait son bureau du secrétariat d’Etat aux universités, embarquait le vendredi soir, gare de Lyon, par le Simplon ou le Palatino, et reprenait son travail le lundi matin après deux nuits blanches en chemin de fer, avec un catalogue dans son sac, des peintures en mémoire et des cartes postales à classer.

Cette passion pour les cartes postales naquit peu à peu. Il lui sembla bientôt, à son troisième ou quatrième voyage en Italie, qu’un village, une église, un paysage traversés, où il n’avait pu se procurer une dizaine de cartes postales, l’avaient en quelque sorte trahi. Son bonheur n’était pas complet. De retour chez lui, il enregistrait, il ordonnait et glissait dans des enveloppes ses centaines, ses milliers de cartes postales. A l’intérieur de chaque enveloppe, les cartes étaient organisées, montées très cinématographiquement. Au plan général de la ville succédait l’enfilade d’une rue, champ contrechamp, avant d’en venir à la façade d’une église. Puis c’étaient les vues d’intérieur de la nef, la découverte d’un triptyque, le détail de la prédelle, avant de sauter, nouvelle séquence, montage cut, à l’hôtel de ville, l’envolée de son escalier d’honneur… Et la séquence s’achevait par l’indispensable coucher de soleil sur la ville et le paysage, comme dans ces documentaires d’autrefois où le commentateur, d’une voix au lyrisme tremblé, s’écriait : and now we say farewell to… Et Roger qui nous commentait le soir après dîner les cartes postales, le butin de son dernier voyage, ajoutait, mettons, Arezzo, Narni, Ravello ou les Cinque Terre, avant d’éclater de rire, de son rire clair, enfantin, bruyant, un rire généreux débarrassé de toute honte et qui suffisait déjà à le faire aimer.

Il habitait deux petites pièces sur cour dans un grand immeuble sinistre de la rue Lamartine, près de Notre-Dame-de-Lorette. Au début des années soixante-dix, il liquida ses livres comme on liquide son passé, solde de tout compte. Une bibliothèque est un autoportrait ou un miroir. Il brisa son miroir. Les ouvrages sur le cinéma qu’il avait conservés, les vieux numéros de Variety, la collection des Cahiers du cinéma, les romans américains qu’il aimait, Faulkner, Hemingway, Dashiell Hammett, les exemplaires des Lettres modernes où il avait tenu, avec Louis Seguin, la rubrique cinématographique, il ne voulut plus rien garder. Cette braderie prit à mes yeux un aspect rituel. Comme s’il changeait de costume, de grade, de religion. Comme s’il s’initiait désormais à une autre vie.

Je dois dire que ses livres tapissaient déjà toutes les cloisons exploitables de son logement. Il devait faire place nette pour sa nouvelle passion. Mais le mot passion n’est peut-être pas exact. Cet appel de l’Italie devint pour lui une raison de vivre, une obsession maniaque. Il vécut l’Italie avec une sensibilité exacerbée, chavirante. L’Italie lui permit de basculer vers ce qui était sans doute, au sens stendhalien du terme, une sorte de bonheur fou. Oui, le bonheur fou de l’Italie qui se mit à correspondre pour lui à un repli résolu dans le passé, aux origines, à l’épanouissement de notre culture, de notre sens de la beauté, de cette qualité de vie et de civilisation dont il s’enivra, loin, très loin de cette américanisation déferlante qui l’effrayait d’autant plus qu’il l’avait défendue auparavant. Il me dit parfois qu’il avait été sur le point de pleurer de joie, devant le miracle, l’équilibre parfait, la mesure apaisée d’une petite ville italienne, avec sa piazzetta, sa rocca, ses murailles, le paysage avoisinant, et je songe soudain à Asolo en Vénétie dont il me parla, que je ne connais pas et où j’irai peut-être en pleurant à mon tour, en pensant à Roger. Il s’accusait même parfois de l’américanisation étourdissante autour de lui, les fast-foods, les chansons américaines, le rock, les séries à la télé, le snobisme d’outre-Atlantique, les blue-jeans, que sais-je ? Avec une violence obstinée, il se reprochait d’avoir été critique de cinéma, d’avoir contribué en somme à porter le ver dans le fruit. Et il était sincère. Violemment.

Il convoqua donc les quelques amis qu’il continuait de voir à Paris, et ils n’étaient pas très nombreux, sept ou huit peut-être, Jeannine et Michel Ciment, Bernard Cohn, Paul-Louis Thirard, Nicole et moi, et il leur demanda de se servir, de prendre tous les livres dont il ne voulait plus, dont il se désolidarisait. Puis un soldeur le débarrassa du reste. Désormais seuls les ouvrages sur l’Italie et les catalogues d’expositions auraient droit de cité chez lui. Certains attendaient déjà dans des cartons ou en piles. Sa bibliothèque redevint à son image. Tendue vers une seule direction.

Il put alors s’installer dans sa nouvelle vie. Et il trouva le moyen de faire construire, au-dessus du frigidaire ou de la porte d’entrée, d’autres rayonnages.

Il avait été l’un des meilleurs critiques de cinéma des années cinquante et soixante. Au moment où Les Cahiers du cinéma découvraient la politique des auteurs, il souligna dans ses articles de Positif l’importance des grands studios, des scénaristes, des directeurs de la photo et des comédiens. Il aima et sut faire aimer le film "de genre". Provincial débarqué à Paris au début des années cinquante, il fit preuve d’une extravagante boulimie cinématographique. Son érudition fut aussi vaste que minutieuse. Et sur cette érudition, il brodait de subtiles et élégantes variations critiques. C’était l’époque des grandes polémiques entre Positif et Les Cahiers. Les premiers se situaient à gauche, du trotskisme au socialisme libéral (la guerre d’Algérie commençait), ils défendaient Buñuel, Huston, le surréalisme au cinéma, Richard Brooks et Elia Kazan ; les seconds découvraient Hitchcock, Walsh, la comédie musicale, ils jugeaient Positif d’un sectarisme affolant et ils allaient contribuer à lancer dès 1958 ce que l’on appela tout de suite la Nouvelle Vague. Mais même à de tels moments, un Godard ou un Truffaut, les "ennemis d’en face", pouvaient saluer en Roger un critique d’une probité, d’une élégance, d’une rigueur qu’ils enviaient peut-être. Et puis il y eut donc pour Roger l’adieu au journalisme et à ce dilettantisme que représentait pour lui la critique de cinéma. J’emploie ce mot à dessein, dilettante, comme le revendiquait Stendhal. A force d’être heureux au cinéma, Roger en était devenu un parfait connaisseur. Il écrivait selon son bon plaisir et jamais il n’en fit un métier… Ensuite ce plaisir évolua, bascula. Et ce fut l’Italie. Mais si une passion — l’Italie — avait succédé pour lui à une autre passion — le cinéma — il n’y aurait rien eu là que d’habituel. En fait il bascula après 1968 dans un silence que rien ou presque ne vint fléchir. Et voilà ce qui ne cessa de me troubler, de m’irriter des années durant : ce silence obstiné.

Je l’ai harcelé, Roger, je n’ai pas voulu le comprendre. Il n’y a pas eu de semaine ou de mois où je ne l’ai poussé à témoigner sur l’Italie, à écrire sur le Corrège ou Palma il Vecchio comme il avait signé autrefois des livres sur Kazan ou Antonioni. Peine perdue ! Il écrivit deux ou trois fois à des conservateurs de musée pour discuter de l’attribution qui lui semblait douteuse d’une toile à tel ou tel peintre, il écrivit aussi au Monde pour réfuter l’affirmation d’un journaliste sur l’impérialisme culturel de Florence, au temps des Médicis. Ce fut tout. Ce fut rien. L’Italie pour lui n’était qu’un reflet du passé, elle s’accordait à sa solitude et à son silence. L’Italie s’opposait au temps présent, au cinéma, à l’Amérique, au progrès, aux hurlements de toutes sortes. Roger était entré en Italie comme on entre en religion, et ce fut, je l’ai dit, la religion du bonheur. Désormais, il avait fait vœu de silence et d’humilité.

Même en Toscane, en Lombardie, en Vénétie, il ne parlait pas, il n’établissait aucun contact avec les Italiens, comme s’il se méfiait d’eux. Les Italiens, à ses yeux, étaient modernes. L’Italie était Renaissance, Quattrocento ou baroque. L’Italie n’était pas aux Italiens. Ceux-ci tenaient des hôtels ou des pensions de famille, des trattorie casalinghe, ils pilotaient des autocars entre Ferrare et Ravenne, ils gardaient les clés d’églises un peu oubliées dans la campagne lombarde, et c’est à peu près tout. Roger parcourait l’Italie, seul, avec ses guides de toile rouge du Touring Club italien à la main, avec ses dépliants, ses horaires et ses notes minutieusement préparées. Découverte accomplie, il partait à la chasse aux cartoline. Il nous en adressait tous les deux jours environ, comme une sorte de bip sonore, pour qu’on suive à la trace le sillage de son silence. Mais sur place, il continuait de s’isoler.

Il y a quelques mois, il fut sur le point de fléchir. J’avais dû encore insister, lui dire que personne ne lui réclamait d’urgence un essai sur les terres cuites de Giovanni Della Robbia ou l’œuvre architecturale de Serlio, mais qu’il devait au moins parler de lui, de ses voyages (il collectionnait bien entendu tous les "Voyages en Italie" qu’il pouvait trouver, et il venait de nous offrir ce soir-là une édition d’avant-guerre du Voyage du condottiere d’André Suarès). Comment le comprendre ? Il ne cessait de protester contre l’américanisation qui déferle sur tout, le cinéma, la chanson, la langue française, mais que faisait-il, lui, pour défendre la langue française, pour l’illustrer ? La langue française, la peinture italienne, notre culture, nos bonheurs, et s’il contribuait un peu à nous les faire aimer, sans thésauriser sa sensibilité, ses découvertes ? C’était frustrant à la fin ! Et s’il mourait ? Et ses cartes postales et tout, qu’est-ce qu’il en resterait ?

Il avait hoché la tête, il n’avait aucun argument à m’opposer, il le savait. De ses cartes postales et ce qu’elles deviendraient après sa mort, il parlait avec Nicole qui partageait sa manie, son goût de la collection. Ils se comprenaient tous les deux. Ils savaient la passion et la dérision d’une telle attitude. Cela n’avait aucun sens de garder toutes ces cartes postales, même s’ils les regardaient de temps en temps et étalaient parfois leurs voyages comme un jeu de patience, avant de les réinsérer dans leurs enveloppes bien classées, bien cachetées sur du silence… Non, il n’avait rien à répondre. Il plaida coupable encore une fois, pour s’échapper, pour en finir avec la discussion.

Pourtant, une semaine plus tard, au téléphone, Roger m’expliqua qu’il avait repris ses carnets, ses notes de voyage, ses agendas. Il voulait établir un récapitulatif de ses visites et ses parcours en Italie. Dans quel but ? Le savait-il au juste ? Il n’ajouta rien ce jour-là et je n’insistai pas…

Au bout d’un mois il finit par m’avouer qu’à la réflexion, non, il n’avait rien fait, rien entrepris. Il avait calculé qu’il avait passé en quinze ans six cent vingt-deux jours en Italie, et il avait dressé une série de tableaux, d’index et de renvois à un livre qu’il n’écrirait jamais, un livre fantôme, son livre à lui, son reflet. Mais avec sa minutie, son goût forcené de la précision, il avait soigneusement habillé ce livre invisible, il en avait découpé les chapitres, rédigé la table des matières, défini les "entrées", comme pour une encyclopédie. Mais c’était l’encyclopédie de la page blanche, le voyage dans une Italie qui restait à écrire. Il avait relevé chronologiquement la liste des villes qu’il avait visitées au cours de ses voyages, il en avait dressé une seconde liste alphabétique avec renvois aux voyages correspondants. Il avait encore établi l’inventaire des grandes expositions consacrées à des peintres, avec renvois aux villes où se tenaient ces expositions. Et tout cela était comme une série de miroirs, d’échos, de reflets, de ricochets à une lumière blanche, inutile, son itinéraire à lui, le son creux, désolant, le tintement de sa trace et puis plus rien.

Roger le taciturne. Roger qui est parti en Italie et qui n’en reviendra plus. Son silence nous provoquait tous. Il continue à nous provoquer. Et voilà peut-être pourquoi je parle de Roger. Pour l’habiller d’un peu de bruit. Pour brouiller son silence sous le mirage des mots, des illusions, des approximations. Parce que Roger était mon ami et que l’on a si peu d’amis dans la vie, si peu de complices ! Parler, mentir, créer du bruit, imaginer, c’est cela. Comme si les paroles étaient assez percutantes pour briser la carapace de silence dans laquelle il s’était enfermé, des mots pour le rejoindre en Italie, nulle part, pour le retenir encore un instant près de Nicole et de moi.

 

Il ne prenait aucun repas chez lui. Il déjeunait d’un sandwich, il dînait dans des restaurants bon marché des grands boulevards ou de la rue du Faubourg-Montmartre.

Un soir de 1er janvier, le patron d’un de ces restaurants lui offrit un agenda et ses vœux de bonne année. Roger bredouilla je ne sais quel remerciement et ne retourna jamais chez lui. Cette amicale et commerciale sollicitude l’avait exaspéré. Il détestait être repéré. Comme s’il avait peur d’être lié au restaurateur par une reconnaissance, une complicité, l’obligation de parler. Il prit désormais l’habitude de changer d’établissement. Pour mieux brouiller ses traces.

Il dînait deux ou trois fois par mois à la maison, quai d’Anjou. Si d’autres amis se joignaient à nous, j’avertissais Roger à temps. Il lui arrivait alors de ne pas venir. Le lendemain, il proférait au téléphone une excuse piteuse, un mal de tête, un autre rendez-vous inopiné ou bien non, nous avions mal compris, il n’avait jamais dit qu’il viendrait, il devait confirmer par téléphone, il n’avait pas téléphoné, c’est donc qu’il ne venait pas. Et c’est tout juste s’il ne se mettait pas en colère, s’il ne nous reprochait pas en prime notre étonnement.

 
 
 
Rubriques en relation avec cette fiche
 
      livres   
 
 
Commentaires des internautes
  Ajouter un commentaire à ce produit
 
Votre email : 
Message : 
Appréciation (de 0 à 10) : 
 
 
                                                 
 Actualités  
 
Nouveautés
Meilleures ventes
 
   

(c) Copyright 2012 123hop.net
Paiement sécurisé   via 
Mon panier Mon compte Newsletter Aide
Nos conditions générales de vente L'entreprise 123hop Contactez-nous
123HoP c'est aussi :  123HoP Evèn 123HoP - Production
Annuaire Webmaster