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Après 1968, quand il démissionna de Positif, cessa de voir les nouveaux films de Robert Aldrich, Richard Brooks ou John Huston,
Après 1968, quand il démissionna de Positif, cessa de voir les nouveaux films de Robert Aldrich, Richard Brooks ou John Huston, et quil abandonna à jamais la critique de cinéma, Roger découvrit lItalie, larchitecture palladienne, lopéra napolitain, les clairs-obscurs du Caravage, le condottiere de Simone Martini sur les murs du Palazzo pubblico de Sienne, les monstres du jardin Orsini à Bomarzo et les toccatas de Baldassaro Galuppi
Mieux, sa vie, cest-à-dire ses rêves, ses passions, ses attentes, ses recherches, sorganisèrent autour de la seule Italie. Il nous apprenait, fou de joie, quil avait retrouvé chez un bouquiniste du quai des Grands-Augustins le catalogue de lexposition "Dessins de Goethe en Italie" ou des Lettres de Michel-Ange éditées à Paris en 1926. Et lui qui sintéressait distraitement au football se mit à acheter chaque jour la Gazzetta dello sport car lInter de Milan ou la Juventus de Turin étaient parés à ses yeux de plus de prestige que lA.S. Nancy-Lorraine ou le Stade rennais !
Bien entendu, il prit lhabitude daller quatre ou cinq fois par an en Italie. Il entreprit de lexplorer région par région, province par province. Il mettait des mois à préparer ses itinéraires. Il détestait limprévu. Il écrivait aux "aziende di turismo" de chaque ville, il se faisait adresser tous les prospectus imaginables, il notait les horaires des cars, retenait des chambres dans les hôtels les plus modestes, non pas tant par économie que parce quil se moquait de lintendance, de son confort ou du quen-dira-t-on. Il mit à découvrir lItalie le même acharnement, la même inépuisable érudition, le même souci du détail, le même bonheur enfin quil éprouvait, critique de cinéma, à tout savoir et tout retenir de la filmographie dHenry King ou dHumphrey Bogart. Et même pour une exposition sur Raphaël en Toscane, sur Michel-Ange à Rome ou sur Palladio en Vénétie, il filait le temps dun week-end, quittait son bureau du secrétariat dEtat aux universités, embarquait le vendredi soir, gare de Lyon, par le Simplon ou le Palatino, et reprenait son travail le lundi matin après deux nuits blanches en chemin de fer, avec un catalogue dans son sac, des peintures en mémoire et des cartes postales à classer.
Cette passion pour les cartes postales naquit peu à peu. Il lui sembla bientôt, à son troisième ou quatrième voyage en Italie, quun village, une église, un paysage traversés, où il navait pu se procurer une dizaine de cartes postales, lavaient en quelque sorte trahi. Son bonheur nétait pas complet. De retour chez lui, il enregistrait, il ordonnait et glissait dans des enveloppes ses centaines, ses milliers de cartes postales. A lintérieur de chaque enveloppe, les cartes étaient organisées, montées très cinématographiquement. Au plan général de la ville succédait lenfilade dune rue, champ contrechamp, avant den venir à la façade dune église. Puis cétaient les vues dintérieur de la nef, la découverte dun triptyque, le détail de la prédelle, avant de sauter, nouvelle séquence, montage cut, à lhôtel de ville, lenvolée de son escalier dhonneur
Et la séquence sachevait par lindispensable coucher de soleil sur la ville et le paysage, comme dans ces documentaires dautrefois où le commentateur, dune voix au lyrisme tremblé, sécriait : and now we say farewell to
Et Roger qui nous commentait le soir après dîner les cartes postales, le butin de son dernier voyage, ajoutait, mettons, Arezzo, Narni, Ravello ou les Cinque Terre, avant déclater de rire, de son rire clair, enfantin, bruyant, un rire généreux débarrassé de toute honte et qui suffisait déjà à le faire aimer.
Il habitait deux petites pièces sur cour dans un grand immeuble sinistre de la rue Lamartine, près de Notre-Dame-de-Lorette. Au début des années soixante-dix, il liquida ses livres comme on liquide son passé, solde de tout compte. Une bibliothèque est un autoportrait ou un miroir. Il brisa son miroir. Les ouvrages sur le cinéma quil avait conservés, les vieux numéros de Variety, la collection des Cahiers du cinéma, les romans américains quil aimait, Faulkner, Hemingway, Dashiell Hammett, les exemplaires des Lettres modernes où il avait tenu, avec Louis Seguin, la rubrique cinématographique, il ne voulut plus rien garder. Cette braderie prit à mes yeux un aspect rituel. Comme sil changeait de costume, de grade, de religion. Comme sil sinitiait désormais à une autre vie.
Je dois dire que ses livres tapissaient déjà toutes les cloisons exploitables de son logement. Il devait faire place nette pour sa nouvelle passion. Mais le mot passion nest peut-être pas exact. Cet appel de lItalie devint pour lui une raison de vivre, une obsession maniaque. Il vécut lItalie avec une sensibilité exacerbée, chavirante. LItalie lui permit de basculer vers ce qui était sans doute, au sens stendhalien du terme, une sorte de bonheur fou. Oui, le bonheur fou de lItalie qui se mit à correspondre pour lui à un repli résolu dans le passé, aux origines, à lépanouissement de notre culture, de notre sens de la beauté, de cette qualité de vie et de civilisation dont il senivra, loin, très loin de cette américanisation déferlante qui leffrayait dautant plus quil lavait défendue auparavant. Il me dit parfois quil avait été sur le point de pleurer de joie, devant le miracle, léquilibre parfait, la mesure apaisée dune petite ville italienne, avec sa piazzetta, sa rocca, ses murailles, le paysage avoisinant, et je songe soudain à Asolo en Vénétie dont il me parla, que je ne connais pas et où jirai peut-être en pleurant à mon tour, en pensant à Roger. Il saccusait même parfois de laméricanisation étourdissante autour de lui, les fast-foods, les chansons américaines, le rock, les séries à la télé, le snobisme doutre-Atlantique, les blue-jeans, que sais-je ? Avec une violence obstinée, il se reprochait davoir été critique de cinéma, davoir contribué en somme à porter le ver dans le fruit. Et il était sincère. Violemment.
Il convoqua donc les quelques amis quil continuait de voir à Paris, et ils nétaient pas très nombreux, sept ou huit peut-être, Jeannine et Michel Ciment, Bernard Cohn, Paul-Louis Thirard, Nicole et moi, et il leur demanda de se servir, de prendre tous les livres dont il ne voulait plus, dont il se désolidarisait. Puis un soldeur le débarrassa du reste. Désormais seuls les ouvrages sur lItalie et les catalogues dexpositions auraient droit de cité chez lui. Certains attendaient déjà dans des cartons ou en piles. Sa bibliothèque redevint à son image. Tendue vers une seule direction.
Il put alors sinstaller dans sa nouvelle vie. Et il trouva le moyen de faire construire, au-dessus du frigidaire ou de la porte dentrée, dautres rayonnages.
Il avait été lun des meilleurs critiques de cinéma des années cinquante et soixante. Au moment où Les Cahiers du cinéma découvraient la politique des auteurs, il souligna dans ses articles de Positif limportance des grands studios, des scénaristes, des directeurs de la photo et des comédiens. Il aima et sut faire aimer le film "de genre". Provincial débarqué à Paris au début des années cinquante, il fit preuve dune extravagante boulimie cinématographique. Son érudition fut aussi vaste que minutieuse. Et sur cette érudition, il brodait de subtiles et élégantes variations critiques. Cétait lépoque des grandes polémiques entre Positif et Les Cahiers. Les premiers se situaient à gauche, du trotskisme au socialisme libéral (la guerre dAlgérie commençait), ils défendaient Buñuel, Huston, le surréalisme au cinéma, Richard Brooks et Elia Kazan ; les seconds découvraient Hitchcock, Walsh, la comédie musicale, ils jugeaient Positif dun sectarisme affolant et ils allaient contribuer à lancer dès 1958 ce que lon appela tout de suite la Nouvelle Vague. Mais même à de tels moments, un Godard ou un Truffaut, les "ennemis den face", pouvaient saluer en Roger un critique dune probité, dune élégance, dune rigueur quils enviaient peut-être. Et puis il y eut donc pour Roger ladieu au journalisme et à ce dilettantisme que représentait pour lui la critique de cinéma. Jemploie ce mot à dessein, dilettante, comme le revendiquait Stendhal. A force dêtre heureux au cinéma, Roger en était devenu un parfait connaisseur. Il écrivait selon son bon plaisir et jamais il nen fit un métier
Ensuite ce plaisir évolua, bascula. Et ce fut lItalie. Mais si une passion lItalie avait succédé pour lui à une autre passion le cinéma il ny aurait rien eu là que dhabituel. En fait il bascula après 1968 dans un silence que rien ou presque ne vint fléchir. Et voilà ce qui ne cessa de me troubler, de mirriter des années durant : ce silence obstiné.
Je lai harcelé, Roger, je nai pas voulu le comprendre. Il ny a pas eu de semaine ou de mois où je ne lai poussé à témoigner sur lItalie, à écrire sur le Corrège ou Palma il Vecchio comme il avait signé autrefois des livres sur Kazan ou Antonioni. Peine perdue ! Il écrivit deux ou trois fois à des conservateurs de musée pour discuter de lattribution qui lui semblait douteuse dune toile à tel ou tel peintre, il écrivit aussi au Monde pour réfuter laffirmation dun journaliste sur limpérialisme culturel de Florence, au temps des Médicis. Ce fut tout. Ce fut rien. LItalie pour lui nétait quun reflet du passé, elle saccordait à sa solitude et à son silence. LItalie sopposait au temps présent, au cinéma, à lAmérique, au progrès, aux hurlements de toutes sortes. Roger était entré en Italie comme on entre en religion, et ce fut, je lai dit, la religion du bonheur. Désormais, il avait fait vu de silence et dhumilité.
Même en Toscane, en Lombardie, en Vénétie, il ne parlait pas, il nétablissait aucun contact avec les Italiens, comme sil se méfiait deux. Les Italiens, à ses yeux, étaient modernes. LItalie était Renaissance, Quattrocento ou baroque. LItalie nétait pas aux Italiens. Ceux-ci tenaient des hôtels ou des pensions de famille, des trattorie casalinghe, ils pilotaient des autocars entre Ferrare et Ravenne, ils gardaient les clés déglises un peu oubliées dans la campagne lombarde, et cest à peu près tout. Roger parcourait lItalie, seul, avec ses guides de toile rouge du Touring Club italien à la main, avec ses dépliants, ses horaires et ses notes minutieusement préparées. Découverte accomplie, il partait à la chasse aux cartoline. Il nous en adressait tous les deux jours environ, comme une sorte de bip sonore, pour quon suive à la trace le sillage de son silence. Mais sur place, il continuait de sisoler.
Il y a quelques mois, il fut sur le point de fléchir. Javais dû encore insister, lui dire que personne ne lui réclamait durgence un essai sur les terres cuites de Giovanni Della Robbia ou luvre architecturale de Serlio, mais quil devait au moins parler de lui, de ses voyages (il collectionnait bien entendu tous les "Voyages en Italie" quil pouvait trouver, et il venait de nous offrir ce soir-là une édition davant-guerre du Voyage du condottiere dAndré Suarès). Comment le comprendre ? Il ne cessait de protester contre laméricanisation qui déferle sur tout, le cinéma, la chanson, la langue française, mais que faisait-il, lui, pour défendre la langue française, pour lillustrer ? La langue française, la peinture italienne, notre culture, nos bonheurs, et sil contribuait un peu à nous les faire aimer, sans thésauriser sa sensibilité, ses découvertes ? Cétait frustrant à la fin ! Et sil mourait ? Et ses cartes postales et tout, quest-ce quil en resterait ?
Il avait hoché la tête, il navait aucun argument à mopposer, il le savait. De ses cartes postales et ce quelles deviendraient après sa mort, il parlait avec Nicole qui partageait sa manie, son goût de la collection. Ils se comprenaient tous les deux. Ils savaient la passion et la dérision dune telle attitude. Cela navait aucun sens de garder toutes ces cartes postales, même sils les regardaient de temps en temps et étalaient parfois leurs voyages comme un jeu de patience, avant de les réinsérer dans leurs enveloppes bien classées, bien cachetées sur du silence
Non, il navait rien à répondre. Il plaida coupable encore une fois, pour séchapper, pour en finir avec la discussion.
Pourtant, une semaine plus tard, au téléphone, Roger mexpliqua quil avait repris ses carnets, ses notes de voyage, ses agendas. Il voulait établir un récapitulatif de ses visites et ses parcours en Italie. Dans quel but ? Le savait-il au juste ? Il najouta rien ce jour-là et je ninsistai pas
Au bout dun mois il finit par mavouer quà la réflexion, non, il navait rien fait, rien entrepris. Il avait calculé quil avait passé en quinze ans six cent vingt-deux jours en Italie, et il avait dressé une série de tableaux, dindex et de renvois à un livre quil nécrirait jamais, un livre fantôme, son livre à lui, son reflet. Mais avec sa minutie, son goût forcené de la précision, il avait soigneusement habillé ce livre invisible, il en avait découpé les chapitres, rédigé la table des matières, défini les "entrées", comme pour une encyclopédie. Mais cétait lencyclopédie de la page blanche, le voyage dans une Italie qui restait à écrire. Il avait relevé chronologiquement la liste des villes quil avait visitées au cours de ses voyages, il en avait dressé une seconde liste alphabétique avec renvois aux voyages correspondants. Il avait encore établi linventaire des grandes expositions consacrées à des peintres, avec renvois aux villes où se tenaient ces expositions. Et tout cela était comme une série de miroirs, déchos, de reflets, de ricochets à une lumière blanche, inutile, son itinéraire à lui, le son creux, désolant, le tintement de sa trace et puis plus rien.
Roger le taciturne. Roger qui est parti en Italie et qui nen reviendra plus. Son silence nous provoquait tous. Il continue à nous provoquer. Et voilà peut-être pourquoi je parle de Roger. Pour lhabiller dun peu de bruit. Pour brouiller son silence sous le mirage des mots, des illusions, des approximations. Parce que Roger était mon ami et que lon a si peu damis dans la vie, si peu de complices ! Parler, mentir, créer du bruit, imaginer, cest cela. Comme si les paroles étaient assez percutantes pour briser la carapace de silence dans laquelle il sétait enfermé, des mots pour le rejoindre en Italie, nulle part, pour le retenir encore un instant près de Nicole et de moi.
Il ne prenait aucun repas chez lui. Il déjeunait dun sandwich, il dînait dans des restaurants bon marché des grands boulevards ou de la rue du Faubourg-Montmartre.
Un soir de 1er janvier, le patron dun de ces restaurants lui offrit un agenda et ses vux de bonne année. Roger bredouilla je ne sais quel remerciement et ne retourna jamais chez lui. Cette amicale et commerciale sollicitude lavait exaspéré. Il détestait être repéré. Comme sil avait peur dêtre lié au restaurateur par une reconnaissance, une complicité, lobligation de parler. Il prit désormais lhabitude de changer détablissement. Pour mieux brouiller ses traces.
Il dînait deux ou trois fois par mois à la maison, quai dAnjou. Si dautres amis se joignaient à nous, javertissais Roger à temps. Il lui arrivait alors de ne pas venir. Le lendemain, il proférait au téléphone une excuse piteuse, un mal de tête, un autre rendez-vous inopiné ou bien non, nous avions mal compris, il navait jamais dit quil viendrait, il devait confirmer par téléphone, il navait pas téléphoné, cest donc quil ne venait pas. Et cest tout juste sil ne se mettait pas en colère, sil ne nous reprochait pas en prime notre étonnement.
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