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PARCOURIR
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Le Péché de ma mère
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Textes grecs Traduit du grec par Hélène Zervas juin 1995 / 10 x 19 / 64 pages |
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Le péché de sa mère, le narrateur ne le connaîtra que des années plus tard : au moment celui du récit où il se souvient de létat dabandon dans lequel il se trouvait, enfant, alors que toute lattention maternelle était concentrée sur sa sur, la petite Anna, dévorée par la phtisie. Et de se remémorer la manière dont la mère éperdue tenta dexpier sa faute, offrant la vie de son fils en échange de celle dAnna.
Sa simplicité, son économie, son ironie enfin, font de cette longue nouvelle un modèle du genre. Traduit en français dès 1883 par le marquis de Saint-Hilaire, le Péché de ma mère est aujourdhui une véritable redécouverte, tant il est question, au-delà des seules lettres helléniques, des mystères de lâme humaine, des pulsions qui la tourmentent et risquent de la conduire à lirréparable.
Nous n’avions pas d’autre
sœur que la petite Anna.
C’était l’enfant gâtée de notre foyer et nous
l’aimions tous, mais plus que tout autre, notre mère. A table, elle
la faisait toujours asseoir à ses côtés et elle lui donnait
la meilleure part. Et tandis que, pour nous vêtir, elle utilisait les vieux
habits de feu notre père, ordinairement, pour Anna, elle faisait coudre
des robes neuves.
De même pour l’école, elle ne la forçait pas. Anna y
allait quand elle le désirait ; et quand elle ne voulait pas, elle restait
à la maison, ce qui ne nous était permis, à nous, sous aucun
prétexte.
Des préférences si marquées auraient dû normalement
faire naître des jalousies malsaines entre enfants, d’autant plus
que mes deux frères et moi étions bien jeunes à l’époque
où tout cela se passait.
Mais nous savions qu’au fond de son cœur la tendresse de notre mère
se répartissait équitablement et avec impartialité entre
ses enfants. Nous étions persuadés que les faveurs n’étaient
que l’expression manifeste d’une prédilection soucieuse pour
la seule fille de notre demeure ; et non seulement nous tolérions sans
plainte les attentions dont elle faisait l’objet, mais nous y concourions
autant que nous le pouvions.
Car Anna, hormis le fait qu’elle était notre sœur unique, était
malheureusement, et depuis son plus jeune âge, de constitution délicate
et fragile. Même notre benjamin, qui, né après la mort de
notre père, aurait eu plus que tout autre droit aux caresses maternelles,
lui cédait la place, d’autant plus volontiers que la petite Anna
n’en devenait pour cela ni égoïste ni prétentieuse.
Elle était au contraire très affectueuse avec nous et nous aimait
tous ardemment. Et, chose étrange, à mesure que sa maladie s’aggravait,
la pauvre petite redoublait de tendresse à notre égard.
Je me rappelle ses grands yeux sombres et les deux arcs unis de ses sourcils,
qui paraissaient d’autant plus noirs que son visage devenait plus pâle.
Un visage par nature rêveur et mélancolique, qu’imprégnait
une douceur radieuse quand elle nous voyait tous blottis autour d’elle.
Elle avait coutume de garder sous son oreiller les fruits que les voisines lui
apportaient pour qu’elle se rétablît, et elle nous les distribuait
quand nous revenions de l’école. Mais elle le faisait toujours en
cachette car notre mère se fâchait et ne tolérait pas que
nous dévorions à belles dents ce qu’elle eût tant voulu
que sa fille souffrante pût au moins goûter.
Cependant, la maladie d’Anna empirait de jour en jour et absorbait de plus
en plus la sollicitude de notre mère.
Depuis la mort de notre père, elle n’était pas sortie de la
maison. Car, devenue veuve très jeune, elle n’osait par pudeur user
de la liberté qui, même en Turquie, convient à toute mère
de famille nombreuse. Mais du jour où Anna tomba gravement malade et s’alita,
elle mit la pudeur de côté.
Que l’un fût autrefois atteint d’une maladie identique –
elle courait lui demander comment il avait été guéri. Qu’une
vieille femme recelât des herbes médicinales aux vertus miraculeuses
– elle s’empressait de les acheter. Que vînt un étranger
d’apparence singulière ou réputé pour ses connaissances
– elle n’hésitait pas à faire appel à son savoir.
Aux yeux du peuple, les “lettrés” sont omniscients. Et sous
l’apparence d’un pauvre voyageur se cachent parfois des êtres
mystérieux nantis de pouvoirs surnaturels.
Le gros barbier du quartier s’estimait en droit de venir chez nous sans
y être invité ; c’était le seul médecin officiel
des environs.
Dès qu’il paraissait, je devais courir chez l’épicier,
car il n’approchait jamais la malade avant d’avoir avalé au
moins un quart de raki.
— Je suis vieux, ma bonne, disait-il à notre mère qui s’impatientait,
je suis vieux, et quand je ne me suis pas rincé le gosier, mes yeux n’y
voient pas clair.
Et il semble qu’il disait vrai. Car plus il avait bu, plus il était
à même de distinguer la plus grosse poule de notre basse-cour pour
l’emporter en partant.
Quoique ma mère eût cessé à la fin de faire usage de
ses remèdes, elle n’en continuait pas moins à le payer régulièrement
et sans se plaindre. Cela pour ne pas le mécontenter, mais aussi parce
que, très souvent, il parvenait à la consoler en alléguant
que la marche de la maladie était bonne et que, grâce à ses
prescriptions, elle s’avérait telle que la science pouvait l’escompter.
Ce dernier point n’était malheureusement que trop vrai. L’état
de santé d’Anna évoluait bien sûr lentement et insensiblement,
mais en empirant de jour en jour ; et les atermoiements de cet indéfinissable
dépérissement exaspéraient notre mère.
Toute maladie inconnue aux yeux du peuple, pour être considérée
comme naturelle, doit, ou bien régresser sous l’effet des connaissances
médicales élémentaires en usage dans le pays, ou bien conduire
promptement à la mort. Pour peu qu’elle persiste et traîne
en longueur, elle est attribuée à des forces surnaturelles et “malignes”.
Le malade a dû s’asseoir dans un lieu malfaisant ; il a traversé
de nuit la rivière, à l’heure où, invisibles, les Néréides
célébraient leurs orgies ; il a enjambé un chat noir qui
n’était autre que le “malin” déguisé.
Ma mère était plutôt pieuse que superstitieuse. Au début,
elle repoussait les diagnostics de ce genre, et elle se refusait à mettre
en pratique les charmes qu’on lui recommandait, de peur de commettre un
péché. Du reste, pour parer à toute éventualité,
le pope avait déjà récité sur la malade les prières
d’exorcisme contre le mal. Peu à peu cependant, ma mère revint
sur son opinion. L’état de la malade s’aggravant, l’amour
maternel fut plus fort que la crainte du péché. La religion se devait
de faire des concessions à la superstition.
Elle attacha au cou d’Anna, à côté de la croix, une
amulette renfermant de mystérieuses paroles arabes. Les charmes succédèrent
aux cérémonies d’aspersion d’eau bénite ; et
après les bréviaires des prêtres, vinrent les incantations
des sorcières.
Mais tout cela en vain.
La petite ne cessait de décliner, et nous reconnaissions de moins en moins
notre mère. Elle semblait avoir oublié qu’elle avait d’autres
enfants. Qui donc nous nourrissait ? Qui lavait notre linge, qui le raccommodait,
à nous les garçons, elle ne s’en inquiétait même
pas. Une vieille femme d’une bourgade voisine, nommée Vénétia,
à qui nous offrions le gîte et le couvert depuis de longues années
déjà, s’occupait de nous autant que son âge antédiluvien
le lui permettait.
Il nous arrivait de ne pas voir notre mère pendant des journées
entières.
Tantôt elle allait attacher une bande d’étoffe de la robe d’Anna
en quelque lieu réputé miraculeux, dans l’espoir que le mal
resterait attaché lui aussi loin de la malade ; tantôt elle se rendait
dans les églises des environs où on célébrait la fête
d’un saint, emportant avec elle un cierge de cire vierge modelé de
ses propres mains et qui correspondait exactement à la taille de la patiente.
Tout cela s’avérait malgré tout inefficace. La maladie de
notre pauvre sœur était incurable.
Lorsque tous les moyens furent enfin épuisés et tous les remèdes
éprouvés, nous eûmes alors recours à la dernière
ressource employée en pareille circonstance.
Notre mère souleva la petite fille languissante dans ses bras et la porta
jusque dans l’église. Mon frère aîné et moi la
suivîmes chargés des matelas. Et là, sur les dalles humides
et froides, devant l’icône de la Vierge, nous préparâmes
la couche et nous y étendîmes celle qui était l’objet
de notre plus tendre sollicitude, notre sœur unique !
Tout le monde disait que son affection était d’origine “maligne”.
Ma mère n’en doutait plus et la malade elle-même commençait
à s’en rendre compte.
Il fallait donc qu’elle restât quarante jours et quarante nuits dans
l’église, devant le sanctuaire et la Mère du Sauveur, confiée
à leurs seules charité et miséricorde, afin d’être
sauvée du mal satanique qui, niché dans l’arbre tendre de
sa vie, le rongeait si impitoyablement.
Quarante jours et quarante nuits. Car tels étaient l’endurance et
le redoutable acharnement des démons dans la guerre invisible qui les opposait
à la grâce divine. Passé ce délai, le mal est mis en
échec et, vaincu, il bat en retraite. Nombreux sont les récits où
les malades ressentent dans leur organisme les terribles convulsions de l’ultime
bataille et voient leur ennemi s’enfuir en prenant des formes insolites,
en particulier au moment où passent les sacrements ou quand le pope exhorte
les fidèles à s’approcher sans crainte afin de communier.
Heureux ceux qui trouvent alors la force nécessaire pour endurer les secousses
du combat. Les plus faibles sont brisés par l’ampleur du miracle
qui s’opère en eux. Mais ils n’ont pas à le regretter.
Car s’ils perdent la vie, ils gagnent le bien le plus précieux. Ils
sauvent leur âme.
Cette éventualité n’en plongeait pas moins notre mère
dans une grande inquiétude et, dès que nous eûmes installé
Anna, elle commença à lui demander d’un air soucieux comment
elle se sentait.
La sainteté du lieu, le spectacle des icônes, le parfum de l’encens
parurent exercer une influence heureuse sur l’esprit mélancolique
de notre sœur, car passé les premiers instants, elle sembla se ranimer
et elle se mit à plaisanter avec nous.
— Qui veux-tu garder pour jouer avec toi ? lui demanda tendrement ma
mère – Christos ou Yorghis ?
La malade lui lança du coin de l’œil un regard expressif et,
comme pour lui reprocher son indifférence envers nous, elle lui répondit
lentement et en pesant ses mots :
— Qui je veux ? Tous les deux. Je veux tous mes frères.
Ma mère se troubla et se tut.
Peu après, elle amena aussi dans l’église le plus jeune d’entre
nous, mais seulement pour cette première journée.
Au soir, elle le renvoya avec mon autre frère et ne garda que moi auprès
d’elle.
Je me souviens encore de l’impression que fit sur ma jeune imagination cette
première nuit passée dans l’église.
La lumière incertaine des lampes à huile devant le sanctuaire, à
peine suffisante pour éclairer les icônes qui décoraient sa
cloison et les marches qui y menaient, rendait les ténèbres qui
nous entouraient plus suspectes et effrayantes que si nous nous étions
trouvés dans l’obscurité la plus complète.
Chaque fois que la petite flamme d’une lampe vacillait devant une icône,
il me semblait que le saint prenait vie et remuait, comme s’il voulait se
détacher du cadre et descendre, dans ses amples habits rouges, avec son
auréole autour de la tête et son visage pâle et impassible
au regard figé.
Et chaque fois que le vent glacial sifflait à travers les hautes fenêtres,
faisant bruyamment vibrer leurs petits carreaux, je croyais que les morts enterrés
autour de l’église grimpaient aux murs et essayaient d’y pénétrer.
Et par moments, tremblant d’effroi, je voyais face à moi un squelette
tendre ses mains décharnées pour les réchauffer au brasier
qui brûlait devant nous.
Malgré cela, je n’osais manifester la plus légère crainte,
car j’aimais ma sœur, et je considérais comme une grande faveur
qu’on m’eût laissé auprès d’elle et auprès
de ma mère qui n’aurait pas manqué de me renvoyer à
la maison si elle m’avait soupçonné d’avoir peur.
Force m’était donc d’endurer stoïquement ces frayeurs
durant les nuits qui suivirent, et j’accomplissais avec empressement mes
devoirs, m’appliquant à me rendre le plus aimable possible.
En semaine, j’allumais le feu, apportais de l’eau et balayais l’église.
Les jours de fête et le dimanche à matines, je conduisais ma sœur
pour qu’elle se tînt debout sous l’Evangile que l’officiant
lisait depuis la porte Royale. Pendant la messe, j’étalais sur le
sol le tapis où la malade se couchait à plat ventre afin qu’on
fît passer les sacrements au-dessus d’elle. Et à laudes, j’apportais
son oreiller devant la porte latérale du sanctuaire, pour qu’elle
pût se tenir à genoux jusqu’à ce que le pope, retirant
sa chape au-dessus d’elle, lui signât le visage avec la sainte lance,
en murmurant : “Par ta croix, Seigneur, la tyrannie fut renversée,
la puissance de l’ennemi anéantie”, etc.
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