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  Le Péché de ma mère
  
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Artiste(s) :  Georges VIZYÏNOS

Support :  Livre

Délaits de livraison : 7  jours

Prix : 6,10 €

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Textes grecs
Traduit du grec
par Hélène Zervas
juin 1995 / 10 x 19 / 64 pages  
 
 
 

Le péché de sa mère, le narrateur ne le connaîtra que des années plus tard : au moment — celui du récit — où il se souvient de l’état d’abandon dans lequel il se trouvait, enfant, alors que toute l’attention maternelle était concentrée sur sa sœur, la petite Anna, dévorée par la phtisie. Et de se remémorer la manière dont la mère éperdue tenta d’expier sa faute, offrant la vie de son fils en échange de celle d’Anna.

Sa simplicité, son économie, son ironie enfin, font de cette longue nouvelle un modèle du genre. Traduit en français dès 1883 par le marquis de Saint-Hilaire, le Péché de ma mère est aujourd’hui une véritable redécouverte, tant il est question, au-delà des seules lettres helléniques, des mystères de l’âme humaine, des pulsions qui la tourmentent et risquent de la conduire à l’irréparable.


Nous n’avions pas d’autre sœur que la petite Anna.
C’était l’enfant gâtée de notre foyer et nous l’aimions tous, mais plus que tout autre, notre mère. A table, elle la faisait toujours asseoir à ses côtés et elle lui donnait la meilleure part. Et tandis que, pour nous vêtir, elle utilisait les vieux habits de feu notre père, ordinairement, pour Anna, elle faisait coudre des robes neuves.
De même pour l’école, elle ne la forçait pas. Anna y allait quand elle le désirait ; et quand elle ne voulait pas, elle restait à la maison, ce qui ne nous était permis, à nous, sous aucun prétexte.
Des préférences si marquées auraient dû normalement faire naître des jalousies malsaines entre enfants, d’autant plus que mes deux frères et moi étions bien jeunes à l’époque où tout cela se passait.
Mais nous savions qu’au fond de son cœur la tendresse de notre mère se répartissait équitablement et avec impartialité entre ses enfants. Nous étions persuadés que les faveurs n’étaient que l’expression manifeste d’une prédilection soucieuse pour la seule fille de notre demeure ; et non seulement nous tolérions sans plainte les attentions dont elle faisait l’objet, mais nous y concourions autant que nous le pouvions.
Car Anna, hormis le fait qu’elle était notre sœur unique, était malheureusement, et depuis son plus jeune âge, de constitution délicate et fragile. Même notre benjamin, qui, né après la mort de notre père, aurait eu plus que tout autre droit aux caresses maternelles, lui cédait la place, d’autant plus volontiers que la petite Anna n’en devenait pour cela ni égoïste ni prétentieuse.
Elle était au contraire très affectueuse avec nous et nous aimait tous ardemment. Et, chose étrange, à mesure que sa maladie s’aggravait, la pauvre petite redoublait de tendresse à notre égard.
Je me rappelle ses grands yeux sombres et les deux arcs unis de ses sourcils, qui paraissaient d’autant plus noirs que son visage devenait plus pâle. Un visage par nature rêveur et mélancolique, qu’imprégnait une douceur radieuse quand elle nous voyait tous blottis autour d’elle.
Elle avait coutume de garder sous son oreiller les fruits que les voisines lui apportaient pour qu’elle se rétablît, et elle nous les distribuait quand nous revenions de l’école. Mais elle le faisait toujours en cachette car notre mère se fâchait et ne tolérait pas que nous dévorions à belles dents ce qu’elle eût tant voulu que sa fille souffrante pût au moins goûter.
Cependant, la maladie d’Anna empirait de jour en jour et absorbait de plus en plus la sollicitude de notre mère.
Depuis la mort de notre père, elle n’était pas sortie de la maison. Car, devenue veuve très jeune, elle n’osait par pudeur user de la liberté qui, même en Turquie, convient à toute mère de famille nombreuse. Mais du jour où Anna tomba gravement malade et s’alita, elle mit la pudeur de côté.
Que l’un fût autrefois atteint d’une maladie identique – elle courait lui demander comment il avait été guéri. Qu’une vieille femme recelât des herbes médicinales aux vertus miraculeuses – elle s’empressait de les acheter. Que vînt un étranger d’apparence singulière ou réputé pour ses connaissances – elle n’hésitait pas à faire appel à son savoir. Aux yeux du peuple, les “lettrés” sont omniscients. Et sous l’apparence d’un pauvre voyageur se cachent parfois des êtres mystérieux nantis de pouvoirs surnaturels.
Le gros barbier du quartier s’estimait en droit de venir chez nous sans y être invité ; c’était le seul médecin officiel des environs.
Dès qu’il paraissait, je devais courir chez l’épicier, car il n’approchait jamais la malade avant d’avoir avalé au moins un quart de raki.
— Je suis vieux, ma bonne, disait-il à notre mère qui s’impatientait, je suis vieux, et quand je ne me suis pas rincé le gosier, mes yeux n’y voient pas clair.
Et il semble qu’il disait vrai. Car plus il avait bu, plus il était à même de distinguer la plus grosse poule de notre basse-cour pour l’emporter en partant.
Quoique ma mère eût cessé à la fin de faire usage de ses remèdes, elle n’en continuait pas moins à le payer régulièrement et sans se plaindre. Cela pour ne pas le mécontenter, mais aussi parce que, très souvent, il parvenait à la consoler en alléguant que la marche de la maladie était bonne et que, grâce à ses prescriptions, elle s’avérait telle que la science pouvait l’escompter.
Ce dernier point n’était malheureusement que trop vrai. L’état de santé d’Anna évoluait bien sûr lentement et insensiblement, mais en empirant de jour en jour ; et les atermoiements de cet indéfinissable dépérissement exaspéraient notre mère.
Toute maladie inconnue aux yeux du peuple, pour être considérée comme naturelle, doit, ou bien régresser sous l’effet des connaissances médicales élémentaires en usage dans le pays, ou bien conduire promptement à la mort. Pour peu qu’elle persiste et traîne en longueur, elle est attribuée à des forces surnaturelles et “malignes”.
Le malade a dû s’asseoir dans un lieu malfaisant ; il a traversé de nuit la rivière, à l’heure où, invisibles, les Néréides célébraient leurs orgies ; il a enjambé un chat noir qui n’était autre que le “malin” déguisé.
Ma mère était plutôt pieuse que superstitieuse. Au début, elle repoussait les diagnostics de ce genre, et elle se refusait à mettre en pratique les charmes qu’on lui recommandait, de peur de commettre un péché. Du reste, pour parer à toute éventualité, le pope avait déjà récité sur la malade les prières d’exorcisme contre le mal. Peu à peu cependant, ma mère revint sur son opinion. L’état de la malade s’aggravant, l’amour maternel fut plus fort que la crainte du péché. La religion se devait de faire des concessions à la superstition.
Elle attacha au cou d’Anna, à côté de la croix, une amulette renfermant de mystérieuses paroles arabes. Les charmes succédèrent aux cérémonies d’aspersion d’eau bénite ; et après les bréviaires des prêtres, vinrent les incantations des sorcières.
Mais tout cela en vain.
La petite ne cessait de décliner, et nous reconnaissions de moins en moins notre mère. Elle semblait avoir oublié qu’elle avait d’autres enfants. Qui donc nous nourrissait ? Qui lavait notre linge, qui le raccommodait, à nous les garçons, elle ne s’en inquiétait même pas. Une vieille femme d’une bourgade voisine, nommée Vénétia, à qui nous offrions le gîte et le couvert depuis de longues années déjà, s’occupait de nous autant que son âge antédiluvien le lui permettait.
Il nous arrivait de ne pas voir notre mère pendant des journées entières.
Tantôt elle allait attacher une bande d’étoffe de la robe d’Anna en quelque lieu réputé miraculeux, dans l’espoir que le mal resterait attaché lui aussi loin de la malade ; tantôt elle se rendait dans les églises des environs où on célébrait la fête d’un saint, emportant avec elle un cierge de cire vierge modelé de ses propres mains et qui correspondait exactement à la taille de la patiente. Tout cela s’avérait malgré tout inefficace. La maladie de notre pauvre sœur était incurable.
Lorsque tous les moyens furent enfin épuisés et tous les remèdes éprouvés, nous eûmes alors recours à la dernière ressource employée en pareille circonstance.
Notre mère souleva la petite fille languissante dans ses bras et la porta jusque dans l’église. Mon frère aîné et moi la suivîmes chargés des matelas. Et là, sur les dalles humides et froides, devant l’icône de la Vierge, nous préparâmes la couche et nous y étendîmes celle qui était l’objet de notre plus tendre sollicitude, notre sœur unique !
Tout le monde disait que son affection était d’origine “maligne”. Ma mère n’en doutait plus et la malade elle-même commençait à s’en rendre compte.
Il fallait donc qu’elle restât quarante jours et quarante nuits dans l’église, devant le sanctuaire et la Mère du Sauveur, confiée à leurs seules charité et miséricorde, afin d’être sauvée du mal satanique qui, niché dans l’arbre tendre de sa vie, le rongeait si impitoyablement.
Quarante jours et quarante nuits. Car tels étaient l’endurance et le redoutable acharnement des démons dans la guerre invisible qui les opposait à la grâce divine. Passé ce délai, le mal est mis en échec et, vaincu, il bat en retraite. Nombreux sont les récits où les malades ressentent dans leur organisme les terribles convulsions de l’ultime bataille et voient leur ennemi s’enfuir en prenant des formes insolites, en particulier au moment où passent les sacrements ou quand le pope exhorte les fidèles à s’approcher sans crainte afin de communier.
Heureux ceux qui trouvent alors la force nécessaire pour endurer les secousses du combat. Les plus faibles sont brisés par l’ampleur du miracle qui s’opère en eux. Mais ils n’ont pas à le regretter. Car s’ils perdent la vie, ils gagnent le bien le plus précieux. Ils sauvent leur âme.
Cette éventualité n’en plongeait pas moins notre mère dans une grande inquiétude et, dès que nous eûmes installé Anna, elle commença à lui demander d’un air soucieux comment elle se sentait.
La sainteté du lieu, le spectacle des icônes, le parfum de l’encens parurent exercer une influence heureuse sur l’esprit mélancolique de notre sœur, car passé les premiers instants, elle sembla se ranimer et elle se mit à plaisanter avec nous.
— Qui veux-tu garder pour jouer avec toi ? lui demanda tendrement ma mère – Christos ou Yorghis ?
La malade lui lança du coin de l’œil un regard expressif et, comme pour lui reprocher son indifférence envers nous, elle lui répondit lentement et en pesant ses mots :
— Qui je veux ? Tous les deux. Je veux tous mes frères.
Ma mère se troubla et se tut.
Peu après, elle amena aussi dans l’église le plus jeune d’entre nous, mais seulement pour cette première journée.
Au soir, elle le renvoya avec mon autre frère et ne garda que moi auprès d’elle.
Je me souviens encore de l’impression que fit sur ma jeune imagination cette première nuit passée dans l’église.
La lumière incertaine des lampes à huile devant le sanctuaire, à peine suffisante pour éclairer les icônes qui décoraient sa cloison et les marches qui y menaient, rendait les ténèbres qui nous entouraient plus suspectes et effrayantes que si nous nous étions trouvés dans l’obscurité la plus complète.
Chaque fois que la petite flamme d’une lampe vacillait devant une icône, il me semblait que le saint prenait vie et remuait, comme s’il voulait se détacher du cadre et descendre, dans ses amples habits rouges, avec son auréole autour de la tête et son visage pâle et impassible au regard figé.
Et chaque fois que le vent glacial sifflait à travers les hautes fenêtres, faisant bruyamment vibrer leurs petits carreaux, je croyais que les morts enterrés autour de l’église grimpaient aux murs et essayaient d’y pénétrer. Et par moments, tremblant d’effroi, je voyais face à moi un squelette tendre ses mains décharnées pour les réchauffer au brasier qui brûlait devant nous.
Malgré cela, je n’osais manifester la plus légère crainte, car j’aimais ma sœur, et je considérais comme une grande faveur qu’on m’eût laissé auprès d’elle et auprès de ma mère qui n’aurait pas manqué de me renvoyer à la maison si elle m’avait soupçonné d’avoir peur.
Force m’était donc d’endurer stoïquement ces frayeurs durant les nuits qui suivirent, et j’accomplissais avec empressement mes devoirs, m’appliquant à me rendre le plus aimable possible.
En semaine, j’allumais le feu, apportais de l’eau et balayais l’église. Les jours de fête et le dimanche à matines, je conduisais ma sœur pour qu’elle se tînt debout sous l’Evangile que l’officiant lisait depuis la porte Royale. Pendant la messe, j’étalais sur le sol le tapis où la malade se couchait à plat ventre afin qu’on fît passer les sacrements au-dessus d’elle. Et à laudes, j’apportais son oreiller devant la porte latérale du sanctuaire, pour qu’elle pût se tenir à genoux jusqu’à ce que le pope, retirant sa chape au-dessus d’elle, lui signât le visage avec la sainte lance, en murmurant : “Par ta croix, Seigneur, la tyrannie fut renversée, la puissance de l’ennemi anéantie”, etc.
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